Titre : Les
Enseignants-chercheurs face aux mutations à l’œuvre
Auteur :
Arpi Hamalian, Professeure et Présidente de la Commission sectorielle
de l’éducation de la Commission Canadienne Pour l’UNESCO (CCU)
Contributeur(s) :
Organisme : département des
sciences de l’éducation à l’Université Concordia à Montréal
Sujet : Du livre à
internet, quelle(s) université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin
2002
Manifestation :
Colloque Franco-Québécois, Paris
Label : du livre à
internet Hamalian.htm
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Du Livre à
Internet : Quelle(s) univesité(s)? Ce point d’interrogation souligne les
ouvertures nécessaires pour un débat rigoureux et porteur de nouvelles
possibilités pour l’avancement de l’Université comme service public.
Un débat ouvert
quant aux idées
Cette ouverture
se manifeste par notre tradition d’universitaire de poser des questions et de
préparer nos étudiants à poser des questions.
Un débat ouvert
quant aux méthodes
Cette ouverture
se manifeste par la spécificité de notre pratique, ce qui fait la spécificité
de l’éducation universitaire - le lien enseignement-recherche. Nous innovons continuellement. Nous essayons de trouver les méthodes qui
conviennent le mieux à la recherche de réponses aux questions que nous posons.
Notre présence
ici témoigne de notre engagement profond envers le métier de professeur, envers
nos efforts continus de recherche et d’avancement en matière pédagogique dans
nos champs disciplinaires et notre volonté à discuter ensemble avec les
administrateurs et les professionnels
(dont le devoir est de faciliter notre travail) des meilleures façons
d’appuyer et de faire évoluer la démarche des professeurs et des étudiants pour
assurer que nos universités puissent accomplir leur mission de service public.
Le maintien du
statut de service public pour nos universités implique un financement public
adéquat et signifie que la mission fondamentale de l’enseignement supérieur
réside dans la production, la diffusion des connaissances et leur analyse
critique. Cette spécificité confère au
milieu universitaire un statut particulier comme lieu de travail et de
production intellectuelle qui doit être protégé. Il n’appartient pas à l’Université de promouvoir l’exploitation
commerciale de ses activités et, en ce sens, la commercialisation ne saurait
devenir une mission de l’Université.
(Voir le Cahier no. 5 de la FQPPU La commercialisation de la
recherche et de l’expertise universitaire dans les universités québécoises,
Octobre 2000).
Souvent, le
caractère public de l’institution a été associé exclusivement à la source
publique de son financement. S’il
demeure essentiel, ce fondement n’est pas le seul car quel que soit le statut
juridique des établissements, c’est la mission même de l’Université, sa
responsabilité sociale à l’égard de la formation supérieure des citoyennes et
des citoyens et du développement des connaissances qui fait d’elle, d’abord et
avant tout, une grande institution de nature publique. Renoncer au caractère public de l’Université
ce serait la mettre au service d’intérêts particuliers de tous ordres, ce
serait lui proposer d’abandonner sa nature et son rôle irremplaçables.
Dans le cadre
de ce colloque nous sommes appelés à travailler sur des enjeux techniques et
professionnels autour desquels ce colloque est organisé. Je vous invite à ne pas oublier l’aspect de
l’économie politique dans tout cela. En
particulier, je vous invite à garder à l’esprit deux enjeux importants :
1. Le risque de la transformation en
douce de l’Université en entreprise privée
Veillons que l’Université ne devienne pas une entreprise privée. C’est le premier piège à éviter. L’entreprise privée, en particulier dans le
domaine des technologies qui nous intéresse, est en difficulté. Il faut éviter les efforts de mise en
concurrence avec l’entreprise privée.
Il faut veiller à ce que l’État n’oublie pas que l’Université est un
service public financé par les fonds publics et qu’il ne puisse pas utiliser stratégiquement
la même assiette de financement pour l’entreprise privée et les
universités. Dans un contexte de «
régime minceur », vous imaginez bien qui va perdre du poids…
2. Deuxième enjeu intimement lié au
premier : La propriété intellectuelle
La PI reste
pour les professeurs un des rares leviers pour éviter une mutation de leur
fonction en « Taylorisation » qui les transformerait en « travailleurs du
savoir » déqualifiés. À cet égard, je
vous invite à lire le Cahier 7 de la FQPPU :
La propriété intellectuelle en milieu universitaire au Québec
(vous trouverez de longs extraits dans Université, Vol. 9 no2).
Cahier No. 7 de
la FQPPU : La propriété intellectuelle en milieu universitaire au Québec.
Cette étude
publiée par la FQPPU permet de mieux préciser la notion de propriété
intellectuelle en contexte universitaire et québécois, et de cerner les enjeux
qui découlent des évolutions récentes.
Lieux de création du savoir, les universités font l’objet d’une
attention renouvelée de la part tant des gouvernements que des industriels, qui
les pressent de commercialiser la recherche.
Lieux de transmission des connaissances, elles offrent
aujourd’hui, avec l’émergence des NTIC d’autres possibilités de commercialisation
de l’activité intellectuelle - mise en marché de l’enseignement sur Internet
(les cours en ligne) ou supports numérisés.
Alors que le financement public des institutions reste largement en deçà
des besoins, la proporiété intellectuelle représente donc un enjeu crucial.
Il ressort du
rapport que la PI demeure, pour les professeurs, un des rares remparts pour
contrer un « taylorisation » de leur fonction qui les transformerait en «
travailleurs du savoir » déqualifiés.
Des analyses rappellent cependant qu’une revendication systématique de
leur PI par les professeurs saperait la crédibilité de l’institution
universitaire. Dans les deux cas, la
liberté académique serait passablement ébranlée. Il faudra bien que le corps professoral trouve une solution;
l’influence des politiques gouvernementales devrait être un élément
incontournable dans cette réflexion.
L’influence des
accords commerciaux dans le cadre de l’OMC et le AGCS nous obligent à
considérer des questions d’éthique sur le plan national et international. La FQPPU prépare un troisième rapport
concernant les enjeux déontologiques de la nouvelle définition de «
mondialisation des universités » et ses incidences sur le rôle et le statut de
professeur.
Un avis sur le
plan d’action du MRST en matière de PI.
La FQPPU s’est
penchée sur le Plan d’action en gestion de la propriété intellectuelle dans
les universités et les établissements affiliés (21 janvier 2002), du
ministère de la Recherche, e la Science et de la Technologie (MRST). Quelques valeurs fondamentales sont
rappelées, à juste titre, dans l’énoncé des directives qui constituent ce plan
d’action, dont la liberté académique, l’intérêt public, le chercheur comme
pivot de la valorisation, la probité intellectuelle, la transparence et l’imputabilité. Cependant, ni l’autonomie universitaire ni
la propriété intellectuelle des chercheurs ne semblent faire partie des valeurs
fondamentales du MRST. La FQPPU
souligne dans son avis que les chercheurs universitaires sont, sauf exception,
engagés pour effectuer des recherches dont ils décident de la direction; en
conséquence, ils gardent le contrôle de leurs droits. Les administrateurs des universités ont déjà entrepris des
démarches afin de s’arroger la PI des réalisations universitaires, pour la confier
ensuite aux entreprises privées de valorisation avec lesquelles elles
s’associent. Le plan gouvernemental
vise les mêmes objectifs pour l’ensemble du territoire québécois. Voilà où se situe le cœur du débat.
Rénover
ensemble l’enseignement supérieur :
Document d’animation sur la conférence mondiale sur l’enseignement
supérieur (2001 : Commission canadienne pour l’UNESCO). La conférence s’est tenue à Paris en
1998.
Cette
conférence a donné lieu à l’adoption d’une Déclaration mondiale sur l’enseignement
supérieur pour le 21e siècle : vision et actions et à un Cadre
d’action prioritaire pour le changement et le développement de l’enseignement
supérieur.
Le document
d’animation préparé par la CCU contient 7 fiches. Chaque fiche contient de l’information et des références sur un
thème et peut être utilisée de façon autonome.
Fiche
1 : Pourquoi l’UNESCO s’intéresse-t-elle
à l’enseignement supérieur à l’aube du 21e siècle.
Les
fiches 2 à 7 sont articulées autour d’une question thème.
Fiche
2 : Quelle est la contribution de
l’enseignement supérieur au développement humain durable?
Fiche
3 : Quel rôle l’enseignement supérieur
peut-il aujourd’hui jouer dans l’élaboration et la diffusion du savoir?
Fiche
4 : Comment l’enseignement supérieur
soutient-il le virage en faveur de l’éducation tout au long de la vie?
Fiche
5 : Comment l’enseignement supérieur
peut-il contribuer à donner un visage humain à la mondialisation?
Fiche
6 : Quel est le rôle propre du
financement public de l’enseignement supérieur?
Fiche
7 : Comment le partenariat peut-il
contribuer à relever les défis auxquels l’enseignement supérieur est confronté?
Nous présentons
ici les questions suggérées pour les fiches 3 et 5 comme pistes de débat.
Fiche
3 : Pistes de débats
Selon
vous quels modèles de référence dans l’élaboration et la transmission du savoir
guident aujourd’hui les acteurs de l’enseignement supérieur et leurs
partenaires?
Que
pensez-vous de la cohabitation de plus d’un modèle de référence dans un même collège,
une même université, une même faculté,
un même département? Comment ces modèles permettent-ils à l’enseignement
supérieur de jouer un rôle actif afin que la société du savoir serve la paix et
la démocratie?
Est-ce
possible de bâtir un curriculum international qui ait une portée universelle
tout en étant ancré dans la diversité des cultures et des disciplines? Est-ce souhaitable? Si oui, qui est le mieux
habilité pour faire ce travail et dans quelles conditions?
Quelles
approches les enseignantes et les enseignants utilisent-ils pour situer les
savoirs dans leurs contextes d’élaboration et de diffusion pour les enseigner?
Comment
l’enseignement supérieur peut-il reconnaître les savoirs formulés en d’autres
termes que scientifiques? Quelle importance leur donne-t-il?
Fiche 5 : pistes de débat
Que
fait votre milieu pour contribuer à donner un visage humain à la
mondialisation? Comment favorise-t-il l’hybridation des savoirs?
Les
acteurs de l’enseignement supérieur sont-ils prêts à soutenir les étudiantes et
les étudiants d’autres pays? Quel soutien donner à des étudiantes et des
étudiants des pays du Sud dans des projets de thèse qui servent à éclairer des
problématiques de leur pays d’origine?
Quelles
sont les assurances que la mobilité internationale en éducation ne va pas
reproduire les inégalités déjà existantes dans les systèmes éducatifs et les
sociétés?
La
formation à distance peut-elle constituer un appui au développement de
l’enseignement national et local? Si
oui, à quelles conditions?
Qu’adviendra-t-il
des engagements qui visent à freiner l’exode des compétences lorsque les
facultés des secteurs ou des disciplines névralgiques des pays industrialisés
voudront embaucher les meilleurs chercheuses et chercheurs dans un domaine?
La conférence
sur l’enseignement en ligne organisée par la FQPPU en collaboration avec
d’autres partenaires universitaire du 2 au 4 novembre 2001.
Cette
conférence a soulevé de nombreuses questions.
Ainsi à l’ère de Internet :
Est-ce
que les professeurs peuvent avoir la maîtrise du contenu et des programmes
d’études?
Qu’en
est-il pour les professeurs qui n’ont pas de contact personnel avec leurs
étudiants?
Qu’en
est-il pour les étudiants qui n’ont aucun contact direct avec leur professeur
ou avec les autres étudiants?
Cet
anonymat est-il un avantage, un problème ou est-il hors de propos?
Comment
l’enseignement en ligne modifie-t-il la charge de travail des professeurs et
autres universitaires?
L’enseignement
en ligne permet-il les économies promises par certaines des entreprises qui en
font la promotion ou sera-t-il un fardeau financier pour les universités et les
collèges?
Quelles
sont les entreprises qui font la promotion de l’enseignement en ligne et quels
sont leurs intérêts?
« Un nouvel élan pour la communauté
académique mondiale » et les enjeux de la commercialisation. Organisée par la FQPPU en collaboration avec
l’Internationale de l’Éducation (ei-ie.org), cette conférence sur
l’enseignement supérieur et la recherche s’est tenue en mars 2002 à Montréal.
Elle a réuni
une centaine de délégués de 36 organisations enseignantes nationales provenant
de 26 pays et des 5 continents (représentant quelque 1,000,000
enseignants-chercheurs du niveau postesecondaire.)
La question de
la commercialisation a été abordée, et la FQPPU a contribué à la formulation de
plusieurs amendements à une résolution adoptée en 1999 à Budapest par l’IE en
cette matière. En plus de réaffirmer le
statut de service public de l’enseignement supérieur et de préciser que la commercialisation
ne devrait pas devenir une mission de l’université, la FQPPU a fait valoir la
nécessité de protéger le statut particulier de celle-ci comme lieu de travail
et de production intellectuelle. Un
autre principe a été défendu : les
auteurs d’une réalisation produite en milieu universitaire ont la
responsabilité morale de faire profiter la société du fruit de leurs travaux,
et la décision de diffuser ou d’exploiter commercialement cette réalisation
appartient exclusivement à son (ses) auteur(s). Enfin, la FQPPU a soutenu qu’il est dans l’intérêt des
professeurs et des établissements que les modalités d’utilisation des droits de
PI soient précisées dans les contrats collectifs de travail.
Les
enseignants-chercheurs face aux mutations à l’œuvre.
La pédagogie
est interpellée, c’est vrai, ainsi que les professeurs d’universités et leurs
partenaires universitaires.
Aujourd’hui, dans nos discussions à la recherche de meilleures façons
d’intégrer les TICs et en particulier de profiter des opportunités que
l’Internet met à notre disposition pour appuyer nos pratiques universitaires,
je vous invite à poser les quatre questions suivantes. Les pistes et solutions et les nouvelles
orientations et définitions de l’Université
que nous sont proposées aujourd’hui :
1. Compromettent-elles
la liberté académique et l’autonomie universitaire?
2. Mettent-elles
le lien entre l’enseignement et la recherche en rupture?
3. Rendent-elles
nos emplois et les emplois de nos collaborateurs, chargés de cours, tuteurs,
auxiliaires d’enseignement, techniciens et étudiants gradués des emplois à
rabais?
4. Auront-elles
les effets pervers de privatiser nos universités ou de créer des universités à
deux vitesses et ainsi compromettre l’accès à l’enseignement pour une grande
partie des étudiants qui seraient
autrement qualifiés à accéder à l’Université?
Trois autres
questions sont aussi pertinentes à l’ère de Internet :
1. Compte
tenu de l’utilisation des TIC dans l’accomplissement des diverses composantes
de la tâche professorale, quelles considérations particulières devraient
s’ajouter au processus de recrutement et d’embauche de nouveaux professeurs en
milieu universitaire pour tenir compte de cette réalité?
2. On considère généralement que le
contact professeur-étudiant constitue une dimension importante de la fonction
enseignement. Or, l’utilisation des TIC
tend à diminuer l’importance relative de ces contacts. Quelles modalités devraient être introduites
dans la fonction enseignement pour sauvegarder la valeur du contact humain
direct?
3. Quelle attitude devraient adopter les
établissements universitaires en matière de TIC et Internet?
Il me reste à
déclarer ouvert le débat de cet atelier et à nous souhaiter d’y trouver
ensemble tout l’intérêt et l’enrichissement que nous en attendons.