Titre : Les adultes, les formations et les universités
Auteur : Jean-Pierre
Doumenge, Directeur de recherche
Contributeur(s) :
Organisme : CNRS, France
Sujet : Du livre à internet, quelle(s)
université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin 2002
Manifestation : Colloque Franco-Québécois, Paris
Label : com.France.Quebec.htm
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La rapidité avec laquelle les
connaissances et les technologies se diffusent dans le monde contemporain
explique qu’il faille suivre des cycles de formation, courts ou longs, à l’âge
adulte, souvent à mi-vie professionnelle, c’est à dire autour de
quarante-quarante cinq ans, afin de
« se remettre à niveau ». Au delà de la vie active, la retraite est
aussi l’occasion d’apprendre de manière détendue ce que, faute de temps, on n’a
pas pu aborder ou approfondir durant la vie professionnelle.
Quoiqu’il en soit, les modifications
des comportements qu’on recherche à réaliser dans le cadre de la formation
continue des adultes sont en général difficiles à obtenir dans un temps court,
tant à l’échelle des individus que des communautés de travail :
l’assimilation de nouveaux savoirs et savoir-faire est souvent lente. On doit
en tenir compte lorsqu’on on veut rénover durablement des pratiques
professionnelles jugées obsolètes. Il faut donc faire preuve de beaucoup
d’ingéniosité et de persuasion lorsqu’on est formateur, qu’on soit ou non
universitaire, pour motiver les adultes « apprenants » confiés par
les firmes privées ou les services publics.
Bien que le « devoir de
résultat » ait en général un caractère plus immédiat dans le monde de
l’entreprise que dans celui de l’administration, la difficulté de convaincre
les individus à se remettre en cause est toute aussi remarquable. Seules les
personnes qui se sentent dans une impasse professionnelle et veulent en sortir
y voient un excellent moyen de « rebondir » et jouent véritablement
le jeu avec le corps enseignant lors des stages qu’on leur propose. La
formation mise à disposition à distance, c’est à dire sans impliquer de
déplacement fastidieux pour l’intervenant comme pour l’apprenant, peut être une
formule appréciable pour résoudre les contradictions de ce type de formation,
pour peu que les différents acteurs soient prêts à procéder sur le mode
« interactif ».
La
formation des adultes, un univers complexe et ambigu, y compris pour les
universitaires qui y participent
La formation continue, comme la
formation initiale, est un monde vaste et complexe. On a d’autant plus de mal à
l’appréhender qu’elle ne comporte pas le formalisme normé de l’enseignement
scolaire et universitaire conventionnel. C’est si vrai que, par préjugé ou par
manque de capacité à se renouveler, les universitaires rechignent souvent à
être les initiateurs de ce type de formation, tout particulièrement en France.
Ils préfèrent pour la plupart n’être qu’intervenants pour des organismes
entreprenariaux ou associatifs spécialisés dans cette forme d’activité. Point
de corps d’inspections pour l’encadrer et, de ce fait, point de repère facile à
trouver. Dès lors, deux types d’individus sont promoteurs de formation pour les
adultes :
-
d’excellents spécialistes de
champs de compétence en rapide transformation qui, en plus de leurs activités
statutaires ou pour meubler utilement leur retraite, décident de valoriser
lucrativement leur savoir-faire exceptionnel,
-
des inventeurs astucieux ou
des pédagogues innovants, se situant mal dans leur structure de travail, qui
tentent une expérience auprès d’adultes pour traduire dans les faits ce que
leur hiérarchie ne leur permet pas ou peu de faire devant un public
d’adolescents.
Souvent, les formateurs les plus
« performants », du moins au regard du « cahier des
charges » d’un stage, ne sont pas des universitaires, mais des
professionnels. La pédagogie en formation continue des adultes, faut-il le
rappeler, est moins tournée qu’en
formation initiale des adolescents vers le spéculatif ou le conceptuel, plus
vers les pratiques ou les méthodes. Les formateurs s’avèrent de ce fait plus
aptes à capter l’attention de « publics difficiles » d’adolescents ou
d’adultes, exprimant un « mal être » par suite d’une mauvaise
socialisation, d’un échec scolaire, universitaire ou professionnel ou encore
par suite de la péjoration de leur identité culturelle (cas fréquent enregistré
chez les enfants d’immigrés récents, parlant mal la langue véhiculaire du pays
d’accueil).
L’acquisition d’une connaissance
théorique n’est pas à la portée du non initié ; elle apparaît totalement
inutile à ceux qui maîtrisent mal leur devenir personnel. Ceci est aussi noté
en formation professionnelle « en alternance » (pour partie en entreprise,
pour partie en établissement scolaire), chez des jeunes incapables de suivre un
cursus conventionnel en collège ou en lycée professionnel.
En fait la formule de formation
professionnelle continue la plus enrichissante, quel que soit le niveau de connaissance
requis, est de pouvoir associer en stage, sur une période relativement longue
(quelle qu’en soit le fractionnement), des universitaires ayant travaillé de
longue date dans l’expertise, des professionnels de bureaux d’études ou
d’officines de recrutement et des praticiens dans la spécialité servant de
« fil conducteur » à la formation. Ainsi, pour des sessions annuelles
regroupant des hauts fonctionnaires et des cadres supérieurs d’entreprise qui
travaillent sur le champs des affaires internationales et de la coopération
faut-il associer comme intervenants, des diplomates, des universitaires et des
chercheurs, des responsables de grands services financiers et commerciaux
intervenant sur les marchés mondiaux et des chefs d’entreprises d’envergure continentale
ou intercontinentale.
En général, plus on s’élève dans la
hiérarchie professionnelle, plus on a besoin de se ressourcer régulièrement les
apprenant à une « culture générale » où les universitaires excellent.
Toutefois, ils doivent être en mesure de trouver des explications tangibles,
précises et détaillées, aux évolutions des pratiques, car c’est essentiellement
pour augmenter sa performance pratique que l’adulte s’implique dans un cycle de
formation continue.
Dans le cas de la formation des
enseignants, ce sont autant si ce n’est plus des méthodes qu’ils viennent
glaner dans les stages que de nouveaux savoirs, sauf lorsque ces derniers
n’émargent pas à leur discipline de référence. Déjà, en formation initiale de
haut niveau (préparation au doctorat, à un diplôme d’ingénieur ou à master
professionnel), l’accent est mis sur la performance méthodologique,
particulièrement dans le cas de la préparation à des concours de recrutement
dans les administrations d’Etat ou dans de grandes entreprises. Mais, la voie du concours peut, dans
certains cas, être un frein à la formation continue des adultes, car le lauréat
peut penser avoir atteint son objectif de carrière et ne plus vouloir en
envisager d’autres. Pourtant, dans le public et plus encore dans le privé, le curriculum
vitae est la clé de la réussite : il faut qu’il soit riche de
pratiques variées. Une session de formation peut ainsi être le moyen de pallier
un manque d’expérience en certains domaines, surtout lorsqu’arrivé au terme de
la session, le contenu enseigné fait l’objet d’une évaluation personnalisée des
apprenants.
Il arrive de plus en plus souvent
que la formation des adultes au cours de leur vie professionnelle pose un
problème de compatibilité d’emploi du temps ou de remise en cause implicite des
compétences pre-établies. En effet, même si ce type de formation est légalement
accessible à tous, certains chefs de services, en administration comme en
entreprise laissent difficilement partir en stage leurs proches collaborateurs,
sauf lorsqu’ils sont bloqués dans leur travail de direction. Encore faut-il que
l’apport nouveau de qualification ne mette pas en cause les rapports
hiérarchiques dans le service.
Il est toutefois un cas de formation
des adultes qui prend beaucoup d’importance sans provoquer de blocages
psycho-professionnels : c’est la « formation inter âge »,
comportant une forte majorité de nouveaux retraités avides de nouveaux savoirs,
mais qui ne souhaitent pas pour autant se trouver confronté aux jeunes gens de
quarante ans leurs cadets en étant insérés dans des cours universitaires
classiques. Cette formation est d’autant plus appréciée des universitaires
qu’elle ne leur demande pas d’adapter leurs cours dispensés en formation
initiale.
Que
peut apporter la mise à distance dans la formation des adultes ?
La formation des adultes a un coût
généralement élevé parce que les intervenants exigent entre deux et dix fois
plus que ce qu’ils gagneraient en formation initiale, mais aussi parce que les
apprenants demandent l’apport de documents et de méthodes plus sophistiqués que
dans le régime universitaire général et souvent d’être accueillis dans un cadre
plus luxueux. Mais, quelle que soit la hauteur de la rémunération des
intervenants et les frais de logistique et d’accompagnement des sessions, la
formation continue rapporte beaucoup : les « boites à fric »
fleurissent d’autant mieux que l’obligation légale faites aux employeurs de
cotiser pour leurs employés fait que ces même employeurs organisent, sous forme
de filiale ou d’association satellite, leur propre structure de formation.
C’est ainsi qu’en France, les
Chambres consulaires (CCI, Chambres des Métiers) ont mis en place de puissants
organes de formation initiale et continue. Dans ce pays, la formation des
adultes fut aussi conçue comme une voie permettant de construire des réseaux
d’influence et de tester, puis de recruter des cadres pour les partis
politiques dominants, particulièrement pour ceux se référant à l’aile gauche du
Parlement. Depuis une vingtaine d’années les « universités d’été »
foisonnent, tant le principe de formation des adultes, lorsqu’il est bien
encadré, est productif.
Cet encadrement semble, en France,
avoir par contre longtemps manqué au système éducatif public : la formation
des adultes de l’éducation nationale a connu des résultats parfois calamiteux
qui ont contraint un ministre de tutelle de supprimer les « missions
académiques de formation permanente » (MAFPEN), à la fin des années 1990
pour confier l’ensemble de la formation des maîtres des enseignements primaires
et secondaires aux IUFM ; plusieurs GRETA ont connu la faillite au
cours des vingt dernières années; quant à la formation continue universitaire,
elle ne décolle pas depuis qu’elle a été instituée en 1995 ; seule
rapporte, dans les très grandes villes, l’université inter âges.
Pourtant, dans le même temps, des
expérimentations de formation à distance sont souvent reconnues de qualité dans
le cadre de la formation des adultes, lorsque menée par des gens passionnés. Le
problème est que cette expérimentation ne débouche pas sur une vulgarisation.
Pourtant, c’est certainement dans la formation des adultes que l’investissement
des TIC semble le plus rentable. D’une part, elle peut assurer des regroupement
importants sans rassemblement en un même lieu et donc au moindre coût
logistique ; d’autre part elle
permet d’adapter pour des publics dispersés et démunis des formations
demandant des préparations lourdes. Car le recours aux TIC exige de construire
un cours comme un véritable film dans lequel le spectateur, l’apprenant, est
aussi acteur. Cela demande une élaboration bien plus longue qu’un cours
traditionnel. C’est certainement dans la médecine que les TIC ont été les mieux
maîtrisées tant pour des diagnostics médicaux que pour des actes chirurgicaux
et des expériences entrant dans divers protocoles de formation.
L’utilisation des CD-rom et d’internet
élargit considérablement l’enjeu des TIC dans la formation. Si faute
d’ordinateurs en nombre suffisant, ces supports peuvent être imparfaitement
implantés en établissements scolaires, en revanche en formation des adultes
elle peut permettre de proposer des modules « à la carte » et
« chez l’apprenant », dès lors que celui-ci est détenteur d’un PC.
C’est peut être aux sciences de
l’éducation, discipline relativement jeune , sécante des grands corps
traditionnelles de la connaissance, qu’il appartient d’investir ce champs des
TIC en formation continue. Cela demande évidemment un travail en profondeur,
s’inscrivant dans le cadre de réseaux interdisciplinaires et de disposer de
correspondants assidus dans les différents corps de connaissance. Ces
correspondants devraient être relativement faciles à détecter, ne serait-ce
qu’à l’occasion de séminaires d’expérimentation internationaux.
*
C’est de l’intérêt des grandes
universités de par le monde de tisser des liens sur le recours aux TIC dans le
cadre de problématiques interdisciplinaires destinées à mieux former les
adultes au cours de leur vie professionnelle et, au delà, au moment de leur
retraite. Dans ce dernier cas, les apprenants disposent de temps ; ils
peuvent être ensuite d’excellents éléments de « remédiation » tant
dans les systèmes éducatifs conventionnels que dans le monde de l’entreprise.
Souvent c’est à l’approche de la
soixantaine que les gens ayant exercé des responsabilités sont les plus
performants en terme de formation, car leur expérience professionnelle sur
trente à quarante ans leur permet alors de bien s’exprimer. Le rôle d’un
formateur pour adulte est redoutable dans la mesure où il est parfois confronté
à des apprenants qui savent, en apparence, autant que lui sur le sujet traité.
Il doit donc dévoiler des méthodes dégageant une forte « valeur
ajoutée » pour que les apprenants n’est pas l’impression de perdre leur
temps.
La formation conçue »tout au
long de la vie » est certainement un élément décisif de la prise en
compte, par les dirigeants de la plupart des pays du monde contemporains, de la
nécessité de ne pas être dépassés par les techniques. Cela doit conduire tout
un chacun à faire preuve d’humilité dans la préparation et le développement des
interventions. Chaque formateur doit pouvoir manier tout à la fois les
principes et les pratiques, utiliser la grande diversité des supports techniques
mis à disposition, y compris la mise à distance. Les messages éducatifs doivent
être formatés de manière simple et compréhensible, car en dernière intense ce
qui compte dans toute formation c’est l’acquisition de nouveaux savoirs et
savoir-faire, non de jongler avec des technologies.