Titre :
Ré-humaniser la pédagogie a l'Université PAR UNE UTILISATION
JUDICIEUSE et intelligente des
nouvelles technologies.
Auteur : Philippe Marton,
Professeur titulaire, Directeur du GRAIM
Contributeur(s) :
Organisme : Université Laval. Québec
Sujet : Du livre à internet, quelle(s)
université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin 2002
Manifestation : Colloque Franco-Québécois, Paris
Label : Re-humaniser la Pedagogie.htm
_________
INTRODUCTION
Nous vivons les derniers moments du XXe siècle,
entourés, baignés par les NTIC. En cette fin de siècle, la technologie a connu bien
des essors et ses développements demeurent toujours fulgurants. Comme
l'iceberg, elle découvre sans cesse de nouvelles possibilités, montre un peu
plus son potentiel.
Ces NTIC viennent interroger l'université, viennent
bousculer des idées, viennent chambarder des habitudes... mais la résistance
est forte au changement, surtout pour l'institution et pour les professeurs.
Quant aux étudiants, eux, ils acceptent toujours, hélas, de subir des salles de
cours surchargées...
Que peut-on faire? Attendre encore un peu? ou essayer
de profiter du potentiel des NTIC pour améliorer la situation difficile et
précaire du 1er cycle universitaire?
UN CONSTAT
AU 1er CYCLE
Partout, dans toutes les universités, sondage après
sondage, une grande insatisfaction des étudiants du 1er cycle ressort. Ils se
plaignent d'abord des amphithéâtres bondés, des salles de cours surchargées,
inconfortables, physiquement d'abord, avec la chaleur et l'air raréfié et,
pédagogiquement ensuite, ils subissent une situation de communication
unidirectionnelle, où on ne peut poser une question. Le professeur est bien là,
en avant, il parle, il écrit au tableau, il montre peu, mais il serait
ailleurs, à cent kilomètres, que cela ne changerait rien! Et pourtant, on parle
de formation en mode présentiel qui, selon certains universitaires, est selon
eux, meilleure qu'à distance!!!
Pourquoi une telle situation persiste-t-elle? Pour
plusieurs raisons, bien sûr. Actuellement, on accuse les restrictions
budgétaires... mais au temps des vaches grasses, c'était pareil. Non, la raison
n'est pas là, mais elle réside d'abord dans la quasi absence d'actions
concrètes des universités recherchant à éliminer cette situation au 1er cycle,
et puis, ensuite, elle ressort de la résistance aux changements de beaucoup de
professeurs et d'administrateurs! Pourquoi changer? Mais on ne peut plus dire :
« Tout va bien », alors, justement, pour essayer d'améliorer la
qualité de la formation en 1er cycle, où il y a en plus un pourcentage
important de déperdition, il est possible de faire autrement.
LES NTIC,
UN POTENTIEL ÉNORME
Les NTIC représentent un potentiel énorme, déjà,
actuellement, et encore plus grand dans le futur proche. En effet, autour de la
conjugaison de la miniaturisation, de
la puissance et de l'instantanéité, la technologie se
développe à un rythme fulgurant et en associant ces trois concepts à la numérisation, à la fibre optique et aux satellites,
nous obtenons alors un réel potentiel, dont jamais encore l'être humain n'a
disposé pour communiquer, pour apprendre, pour former.
Ces NTIC nous proposent des nouvelles possibilités
pour faire, des nouvelles façons pour apprendre, pour former. En cette fin du
XXe siècle, il est possible d'utiliser, de manipuler, en temps réel, tous les
signes existants pour communiquer, toutes les images sonores et visuelles
nécessaires à la communication, à la compréhension! Ce potentiel est une vraie
richesse pour un professeur d'université, et il ne pourra encore longtemps
l'ignorer.
VERS UN
NOUVEAU PARADIGME, VERS LE CHANGEMENT
Plusieurs professeurs ont déjà accaparé quelques NTIC
mais de façon trop facile, c'est-à-dire en les ajoutant au faire actuel. C'est bien, mais très insuffisant et, de
plus, telle une mauvaise greffe, il y a très vite rejet.
Ces nouvelles technologies, justement à cause de leur
potentiel incroyable, de leurs nouvelles possibilités, permettent la
réalisation de nouveaux modèles de
formation, reposant sur un nouveau paradigme qui redonne toute sa place à
celui qui apprend, en accomplissant de nouvelles
relations avec le savoir, les autres étudiants et le professeur, le
formateur qui, lui, se voit proposer des nouveaux
rôles importants d'aide, de guide, de tuteur, et non de distributeur de savoir.
De fait, ces rôles, il les a déjà joués, il y a fort longtemps, et il n'aurait
jamais dû les délaisser.
Ainsi, les NTIC permettent de réorganiser des situations de formation en les améliorant au profit
de l'étudiant, celui qui apprend, en lui redonnant des heures-contact professeur-étudiants,
leur permettant de dialoguer, d'échanger, enfin de communiquer de façon
interactive entre eux! Oui, cela est possible! Alors... pourquoi attendre?
UNE APPLICATION À L'UNIVERSITÉ LAVAL :
LE PROJET CAMITÉ
Tout ce que nous venons de dire n'est pas une pure
spéculation, mais cela a été expérimenté à l'Université Laval pendant trois ans
(1995-1998), dans le cadre du projet CAMITÉ, subventionné en partie par Laval
et par Tele-Learning.
CAMITÉ, c'est le Centre d'Apprentissage
Multimédia Interactif en Technologie Éducative,
projet qui a été pensé justement pour expérimenter des nouvelles situations
pédagogiques intégrant les NTIC.
CAMITÉ, c'est quatre modules multimédias (CD-ROM,
SAMI) et des ensembles plurimédias (SAPI) accessibles en tout temps
(instantanéité) et en tout lieu avec mode présence,
sur le campus, (travail en laboratoire ou en chambre) et rencontres avec le
professeur et mode distance (travail
avec CD‑ROM, internet, et ensembles SAPI) et ce, de diverses façons :
individualisée, petits groupes, grand groupe, coopérative (à 2) et interactive.
Deux projets ont été menés en sciences de
l'éducation, celui de Robert Brien avec COGNITIVO et le nôtre avec IMAGINO;
c'est de celui-ci dont nous parlerons.
Nous donnions le cours de Visualisation pédagogique depuis de nombreuses années, conscient
que les différentes formules essayées ne s'avéraient pas satisfaisantes, nous
avons alors pensé à un nouveau modèle exploitant le potentiel des NTIC.
Compte tenu du matériel et des documents développés
pour ce projet, nous avons réparti les zones de rencontres comme ceci :
A- Organisation des rencontres
D'abord, trois rencontres ont été fixées avec tout le groupe de 50 environ
(3 fois 3 heures), durant le trimestre. La première fois, au début, l'objectif
était pour expliquer, pour propulser, pour informer... ; une deuxième fois, au
milieu du cours, pour faire le point, pour commencer à relier, à synthétiser;
une troisième fois, à la fin du cours, pour faire le point, synthétiser avec le
groupe.
Aussi, six rencontres avec des petits groupes de 10 (6 fois 1 heure), à chaque deux
semaines environ, ont été organisées.
R1 R2 R3 = 3 x 3
h = 9 h
. x x x
. x x x .
r1 r2 r3 r4 r5 r6 = 6 x 1 h
x 5 g = 30 h
R =
tout le groupe r = en petit
groupe
B- Le contenu du cours
Le contenu repose sur quatre multimédias (SAMI),
accessibles sur le campus via le réseau intranet, où ailleurs sur le support
CD-ROM.
- IMAGINO = Le message (un sélima)
- SAMI-BASES = Les
fondements pédagogiques (recherche)
- SAMI-PROCESS = Le
processus-étapes (projet maquette)
- IMAGINO
II = Le choix des messages (questionnement à
distance
: SAPID)
Du matériel plurimédia (SAPI) a aussi été utilisé.
|
|
. Un recueil de textes |
TP |
3 lectures avec rapport |
Individuel |
|
|
. Un choix de vidéos |
TP |
6 visionnements avec rapport |
Coopératif
à 2 |
|
|
. Trois travaux pratiques |
TP |
Affiches, photos, audio |
Coopératif
à 2 |
|
|
. Un travail application |
TP |
Maquette d'une leçon |
Coopératif
à 2 |
|
|
. Un travail de synthèse |
TP |
Écrit - 5 pages |
Individuel |
|
|
.
Trois rencontres avec tout le groupe |
(R) |
Information - réflexion - synthèse |
Grand
groupe |
|
|
.
Six rencontres en petits groupes |
(r) |
- Échanges
- Discussion - Interactivité |
Petits
groupes |
C- Constats vérifiés
Le projet CAMITÉ a été vérifié de deux façons : tout
d'abord sur le plan situationnel, c'est-à-dire les réactions des étudiants à la
nouvelle situation vécue, puis sur le plan cognitif, les résultats obtenus aux
travaux et aux examens.
1- Au plan situationnel :
Les réactions ont été colligées à
partir d'un questionnaire écrit, étalé sur une page, et dont voici les
résultats :
. Question no 1 : Que
pensez-vous de la situation vécue?
Les étudiants ont donné 19
qualificatifs à cette nouvelle situation pédagogique dont voici ceux qui ont
été le plus utilisés : très enrichissante, très motivante, qualité de
l'encadrement, pédagogie de demain, stimulante, dynamique... en utilisant les
principaux justificatifs suivants : plus de liberté, favorise l'apprentissage,
meilleur encadrement, diversité des moyens, respect du rythme, échanges avec le
professeur, etc.
. Question no 2 : Quelles sont les principales
caractéristiques de cette situation vécue?
Les étudiants ont trouvé 23
caractéristiques à cette situation pédagogique vécue dont voici les principales
: choix des messages et des médias, variété des groupes de travail, favorise
l'interaction entre les étudiants et entre le professeur et les étudiants, un
apprentissage plus individualisé, favorise la découverte et l'expérience, des
situations de travail variées, une participation active, etc.
. Question no 3 : Comment avez-vous trouvé les
nouveaux rôles du professeur?
Les étudiants ont trouvé 24
qualificatifs ou rôles du professeur dont voici les plus cités : un guide, un
aide, un tuteur, un animateur, un facilitateur, un conseiller, un
« interacteur », plus humain, plus adapté, etc.
L'examen aux réponses à ces trois
questions indique clairement que la situation vécue a été appréciée
positivement par la majorité des étudiants; tous les qualificatifs sont
positifs. De plus, les justificatifs employés expliquent très bien le pourquoi
des réponses fournies.
Ensuite, la liste des caractéristiques
énoncées qualifie bien la nouvelle situation pédagogique vécue par les
étudiants. Quant aux qualificatifs utilisés pour le rôle du professeur, ils
indiquent, sans ambiguïté, les nouveaux rôles du professeur dans le cadre de
cette situation pédagogique nouvelle.
Les autres questions portaient sur la
détermination, sur une échelle du degré de satisfaction, d'intérêt, de
motivation et d'enthousiasme, en rapport avec la situation vécue :
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Fort (+) 5 4 3 2 1 (-) Faible |
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Satisfaction |
45 % |
40 % |
15% |
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Intérêt |
50 % |
45 % |
5 % |
|
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|
|
Motivation |
55 % |
35 % |
10 % |
|
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Enthousiasme |
45 % |
45 % |
10 % |
|
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|
Là aussi, les résultats sur ces cinq
points viennent renforcer et confirmer les réponses aux questions 1, 2 et 3. Le
bilan du projet CAMITÉ est très positif et très encourageant. Il indique, sans aucune
ambiguïté, le grand intérêt manifesté par ces étudiants pour des nouvelles
situations pédagogiques intégrant les NTIC.
En complément à ce questionnaire, nous
avons enregistré sur vidéo un échange avec le groupe d'étudiants lors de la
dernière rencontre. Ce qui fut le plus marquant, c'est que tous ceux et celles
qui étaient présents ont répondu ceci à la question posée : « D'après
vous, quand croyez-vous que de telles situations seront implantées à
l'Université? » JAMAIS! Cela fait beaucoup réfléchir, n'est-ce-pas? Nous
osons encore croire qu'ils se sont trompés.
2- Sur
le plan cognitif :
Nous n'avons pas dans le cadre du
projet CAMITÉ vérifié systématiquement l'efficacité des apprentissages.
Cependant, nous avons pu remarquer une
moyenne du groupe plus forte et aucun
échec ou retard dans la remise des travaux. Tous les étudiants ont atteint
les objectifs du cours selon leurs possibilités et habiletés.
LES NTIC : DES APPORTS BÉNÉFIQUES À
L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
Parce que les NTIC nous obligent à repenser les
situations pédagogiques en fonction du nouveau paradigme, elles deviennent
porteuses d'une plus value pédagogique dont l'enseignement universitaire peut
bénéficier. En effet, les NTIC nous obligent à mettre l'importance sur les contacts humains, sur la véritable communication avec des échanges, des contacts interactifs, avec un véritable dialogue.
Grâce aux NTIC, il est possible au niveau de
l'enseignement du 1er cycle, de briser les grands groupes et de fournir,
d'offrir un nombre d'heures contact étudiants-professeur des plus appréciables.
Avec le projet CAMITÉ, cela a représenté six heures de rencontre, en petits
groupes, avec le professeur, pour échanger, interagir, discuter, poser des
questions... Les NTIC doivent être
considérées comme des ALLIÉES et non des concurrentes dangereuses. Avec les
NTIC, il est possible de mettre davantage l'action sur la FORMATION de
l'HUMAIN!
DES
CONDITIONS À RESPECTER
Si les NTIC peuvent apporter des bénéfices appréciables
à l'enseignement universitaire, il y a aussi plusieurs conditions à respecter :
a) Le professeur doit connaître les
possibilités et le potentiel offerts par les NTIC;
b) Le professeur devra pouvoir travailler en
équipe;
c) L'utilisation de ces nouvelles situations
pédagogiques nécessite une très bonne préparation, une vraie planification;
d) La recherche de l'intégration pédagogique
des NTIC est primordiale. Car toute juxtaposition des NTIC avec une situation
existante ne provoque aucun changement et coûte fort cher;
e) L'équipe de professeurs doit être aidée,
encadrée par un technologue de l'apprentissage tout au long du développement de
la situation envisagée;
f) L'évaluation répétée devra faire partie
de la démarche de développement et d'implantation;
g) Il est très important de ne pas brûler les
étapes sous prétexte de gagner du temps ou d'économiser de l'argent.
CONCLUSION
Oui, il est
possible de ré-humaniser l'enseignement universitaire au 1er cycle, en
redonnant au professeur la possibilité d'exercer les vrais rôles qu'il aurait,
d'ailleurs, toujours dû exercer : ceux d'aide, de guide, de tuteur..., et non
celui de distributeur de savoir!
Il est faux de prétendre que les NTIC peuvent
remplacer le professeur, l'humain. Non, car jamais aucune technologie ne pourra
assumer ce que le professeur seul peut faire : dialoguer, comprendre, discuter,
aimer, etc.
Il est faux aussi de prétendre que les NTIC feront économiser
beaucoup d'argent. Mais si les NTIC peuvent renverser les sondages négatifs des
étudiants envers l'enseignement au 1er cycle et cela représente quel prix
alors? cela vaut combien? C'est une valeur qualitative qui peut avoir des
répercussions importantes sur la suite des études universitaires. Si 5 % en
plus d'étudiants désirent entreprendre des études de 2e cycle, cela représente
quelle valeur ajoutée?
Alors, il suffit de commencer dès maintenant en se
rappelant que l'innovation, c'est apporter une transformation en dedans de la
situation pédagogique, en le modifiant pour en créer une autre entièrement
renouvelée. Le temps presse... c'est pour quand?
Références
bibliographiques consultées
Conseil supérieur de l'éducation, Gouvernement du Québec. Les NTIC, des engagements
pressants. Les Publications du Québec,
51 pages.
Conseil supérieur de l'éducation, Gouvernement du Québec (1990). La pédagogie, un défi majeur de l'enseignement supérieur, 55 pages.
Depover, C., Giardina, M. et Marton, P. (1998). Les
environnements d'apprentissage multimédia. Paris : Édition L'Harmattan.
Dieuzeide, H.
(1994). Les nouvelles technologies :
outils d'enseignement. Paris : Nathan.
Harvey, D. (1999). La
multimédiatisation en éducation.
Paris : L'Harmattan.
Marton, P.
(1998). Les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication et
leur avenir en éducation. Actes du 51e
Congrès de l'ACELF, Québec.
Marton, P.
(1997). Premier bilan du projet LAMI sur l'exploitation pédagogique de Systèmes
d'Apprentissage Multimédia Interactif à l'Université Laval. Actes du Xe Colloque du CIPTE-TELUQ, p.
145-157.
Marton, P.
(1996). Le projet CAMITÉ : un nouveau paradigme d'enseignement, d'apprentissage
et de formation intégrant les NTIC. Revue CANAL,
no 7. Poitiers, France : CNED - Futuroscope. Actes du Colloque du CIPTE à Montréal, p. 159-164.
Marton, P.
(1996). Intégrer les NTIC dans la formation des maîtres. Actes du Colloque du CIPTE-ACFAS.