Texte intégral de l’intervention de Philippe MEIRIEU
Directeur de l’IUFM de l’Académie de Lyon
Audition publique du 22 septembre 2005
Comité mondial pour l’éducation et la formation tout au long de la vie
« ÉDUCATION ET FORMATION TOUT AU LONG DE LA VIE »
C’est très difficile d’entendre la présentation de soi-même parce qu’on est forcément en dessous de ce qui vient d’être dit, donc on ne peut que décevoir l’auditoire. Je vous remercie de tout cœur de m’accueillir. J’attache beaucoup d’importance aux travaux que vous menez et à la charte que vous allez écrire, qui me paraît importante pour clarifier les notions « Éducation et Formation tout au long de la vie », pour vous sortir d’un certain nombre d’ambiguïtés et de la simple incantation sur cette notion, de tenter de l’opérationnaliser, de la rendre au plus près, concrète et précise pour notre temps.
Je commencerai par une série de remarques d’inégales
importances :
-
Sur le couple
« éducation-formation »
pour des raisons théoriques et polémiques ;
-
Quelques éléments de
réflexion sur les ambiguïtés de la « formation tout au long de la
vie » dans une société mondialisée, marchandisée et numérisée et les
difficultés à se situer dans ce contexte ;
Ensuite, j’apporterai quelques réflexions avec :
-
L’esquisse
d’une alternative à ce que
j’appelle la marchandisation de « l’éducation et la formation tout au long
de la vie » ou la récupération managériale systématique par le marché,
avec quelques perspectives qui s’efforceront de dépasser les difficultés sur
lesquelles nous avons buté ces temps derniers qui me paraissent les plus
importantes à explorer.
Je pense qu’on aurait intérêt à se méfier de la confusion
entre l’un et l’autre. Pour ma part, je n’utilise pas « éducation tout au
long de la vie », parce que je réserve le terme d’éducation à l’activité
dans laquelle celles et ceux qui sont l’objet de cette éducation ne choisissent
pas d’une manière délibérée leur objet d’apprentissage.
Je réserve le mot d’éducation pour l’essentiel à l’enfance
où c’est l’adulte qui décide de ce doit apprendre l’enfant. Je crois qu’on peut
s’appuyer assez sereinement sur ces travaux très classiques sur les réflexions
d’Hannah Arendt « Éducation et modernité » qui
précise qu’ « à l’éducation, il
doit y avoir un terme ».
Le moment de la « Formation tout au long de la
vie » est celui où la personne décide d’elle-même de ce qu’elle doit
apprendre, décide de ses propres apprentissages, les pilote, choisit sur quoi
elle va faire porter ses efforts. On peut considérer alors qu’il y a
« auto éducation », ou « formation » mais difficilement
« éducation » pour l’adulte.
À ce propos, j’ai démontré, que ce qui caractérisait les
sociétés totalitaires était des sociétés éducatives. En effet, la
caractéristique d ‘une société totalitaire, c’est qu’elle veut éduquer tout
le monde et tout le temps. D’ailleurs, dans ces société-là, les camps
s’appellent « camps de
rééducation ». Si vous ne pensez pas bien, on vous éduque puisqu’il y a
des clercs qui sont censés parler à votre place. Nous nous trouvons dans le
paradoxe de Karl Marx dans les textes de Ludwig Feuerbach : « Qui éduquera les éducateurs ? ».
Bien évidemment, on arrive toujours, si on se situe dans cette perspective, à
affirmer qu’une posture à caractère théocratique a légitimité à éduquer les
autres, parce qu’elle exerce une forme de caricature au nom d’un pouvoir. La
religion, le parti ou n’importe quelle entité abstraite impose aux hommes ce
qu’ils doivent apprendre, comment et pourquoi ils le doivent, au risque d’être
des dissidents.
Je fais donc l’hypothèse, comme Hannah Arendt, qu’il faut mettre un terme à l’éducation et qu’à
un moment donné, celles et ceux qui apprennent, choisissent eux-mêmes ce qu’ils
doivent apprendre et s’impliquent dans le choix, non seulement de leur méthode
mais aussi de leur objet d’apprentissage.
C’est important de le rappeler parce que nous voyons émerger
aujourd’hui un certain nombre de thèses, de théories qui récusent l’idée
d’ « éducation tout au long de la vie », au nom des dangers
idéologiques dont elle serait porteuse, comme l’endoctrinement. Dans la
question d’Hannah Arendt : « qui
est habilité parmi ces pairs, ces
adultes à dire ce qui est bon pour l’éducation des autres ? »,
cette question peut renvoyer, on le sent bien, à la théocratie, donc des
manières extrêmement préoccupantes.
Dans « 1984 »
de George Orwell ou dans le « Meilleur
des Mondes » d’Aldous Huxley, nous sommes dans une société éducative
pensée, basée et structurée sur l’éducation justement, à laquelle personne n’échappe,
décidée de l’extérieur par des êtres tout puissants qui, au nom du bien des
autres et du bien qu’ils connaissent eux, légifèrent sur la totalité de leur
vie.
Je suis partisan qu’il faut se méfier de la confusion « éducation-formation », de
réserver le terme éducation pour l’enfance et de dire ensuite qu’il s’agit soit
d’ auto-formation permanente, pour reprendre la tradition d’éducation
populaire de Joffre Dumazedier « Pour
une sociologie de l’autoformation permanente », soit d’apprentissage, soit de formation tout
au long de la vie
C’est une précision à caractère purement formelle, mais elle
est importante pour ne pas se laisser embarquer dans des querelles et dans des
procès d’intention. Je ne voudrais pas qu’avec les meilleures intentions du monde,
nous nous fassions piéger et que nous cultivions des ambiguïtés.
Ambiguïtés de « La formation tout au long de la
vie »
« La formation tout au long de la vie » est la
possibilité pour un individu d’apprendre, étant donné que c’est ce qui constitue
phénoménologiquement la notion même d’apprentissage. C’est la subversion contre
toutes les formes de fatalité et de donné. C’est la capacité de sortir de
l’enfermement dans sa propre histoire, son groupe d’appartenance, de toutes les
emprises sociales, des évidences. C’est cette dynamique de l’apprentissage qui
est au cœur de « la formation tout au long de la vie ».
Si j’allais jusqu’au bout en termes de précision
terminologique, je préfèrerais encore l’expression « Apprentissage tout au long de la vie ». Je pense que ce
serait l’expression la plus exacte épistémologiquement et politiquement. Tout
individu a le droit, en permanence d’apprendre et cet apprentissage ne s’arrête
pas avec l’âge scolaire, il peut permettre de transgresser toutes les fatalités,
d’entrer dans d’autres domaines que le sien, de subvertir sa propre histoire,
de sortir de toutes les formes d’enfermement.
Il y a des polémiques sur lesquelles il faut s’expliquer sur
le terme « formation tout au long de la vie », introduit très largement
par Jacques Delors, reprise par l’OCDE et l’OIT et qui a donné lieu à toute une
multitude de textes, de référentiels, en particulier autour de « la notion de compétences ». Je
précise cela pour ne pas fuir le débat, se laisser enfermer dans une vision
restrictive des choses.
Il y a aujourd’hui, une attaque virulente de la part des
anti-libéraux radicaux contre ces notions. Elles seraient récupérées par les
entreprises comme étant un outil pour améliorer l’employabilité des personnes
et pour piloter, de manière plus efficace, la flexibilité de l’emploi à la
logique de l’entreprise.
Jean-Pierre Legoff, en France, dans « la Barbarie douce », stigmatise,
avec beaucoup de violence, la notion de « d’éducation, formation et
d’apprentissage tout au long de la vie ». Je les mets là sur un pied
d’égalité, car il s’agit là de notions qui, par l’usage systématique d’un
behaviorisme primaire et par l’utilisation de référentiels de compétences,
aboutit à une forme de dressage des individus entièrement inféodés à une
meilleure employabilité par le tissu économique.
Dans les divers textes européens, il y a des bâtons pour se
faire battre, une logorrhée idéologique extrêmement ambiguë, séduisante à
certains égards sur le fait que le monde va vite, qu’il faut s’adapter, être
prêt à comprendre ce qui se passe, que
cela exige une grande mobilité intellectuelle, que les métiers sont constitués
de compétences différentes. On a le
sentiment que « l’éducation, la formation et l’apprentissage tout au long
de la vie » est un outil d’ajustement strictement économique.
Je me permets d’attirer l’attention là-dessus parce que je
ne voudrais pas que la générosité du travail du Comité mondial se trouve en but
à des hostilités, avec une part de mauvaise foi, trouve un écho dans l’opinion.
L’histoire nous apprend à quel point il faut être prudent. Le discours libéral
possède une extraordinaire capacité de récupération des concepts qui ont
émergé, en particulier dans le champ de l’éducation populaire et de recyclage
dans la logique marchande.
La notion de
compétences.
Le concept de projet apparu au XIXème siècle,
structuré au XXème anarcho-syndicaliste au départ, plutôt à gauche,
dans une rhétorique libérale devient un concept utilisé pour justifier la mise
en concurrence au nom de la diversité des projets, y compris au sein des
Services publics et des Institutions publiques.
Pour ma part, le concept de compétences est dans une
perspective de résistances à la marchandisation des savoirs. J’ai introduit la
« notion de compétences » dans mes travaux, comme une sorte
d’alternative au culte de la performance : à performances inégales, il peut y avoir une égalité de compétences.
Donc, ce qui est important dans un individu, ce n’est pas ce que l’on voit,
mais ce qu’il construit mentalement, les progrès qu’il réussit à faire sur le
plan personnel pas nécessairement mesurable et encore moins marchandisable.
Comme de la même manière sur le concept de créativité, dans
les travaux réalisés avec l’UNESCO, nous avions introduit la compétence comme un antidote à la notion
d’innéité, par rapport à toute une idéologie qui consistait à dire, il y a des
gens imaginatifs et créatifs et les autres, les bêtes et bornés et sans
imagination.
Nous avons construit la « notion de compétence créative », comme une sorte d’alternative
possible, pour montrer que la
créativité ne relevait pas de l’inné mais était un objet de formation. On
devait se demander quelle situation à
créer pour mettre la personne dans une disponibilité telle qu’elle fasse
preuve d’imagination. Nous avons introduit la notion de compétences, avec un référentiel mentaliste or, le
patronat l’utilise aussi, mais dans un
référentiel behaviorisme.
Il y a un problème épistémologique extrêmement intéressant à
observer de très près. Le patronat, l’OCDE
et l’OIT utilisent le mot de compétences dans un ensemble à connotation
behavioriste : la capacité à répondre d’une manière techniquement
appropriée d’une expertise spécifique à une situation donnée et définie. Conçue
ainsi, la compétence est le découpage et la marchandisation de l’humain d’où
l’utilisation d’un terme dont on dévoie l’origine pour en faire un objet de
circulation dans le domaine marchand, alors que nous l’avions introduit dans un
autre sens.
L’esquisse d’une alternative.
Rompre avec le
Behaviorisme.
Il me semble que la notion de « formation tout au long
de la vie » doit rompre de manière radicale avec le behaviorisme.
La conjoncture intellectuelle va se crisper à l’avenir et le
courant alter mondialiste va cartonner sur la « formation tout au long de
la vie » si elle ne se démarque pas clairement du référentiel
behavioriste, si nous ne savons pas construire quelque chose qui dépasse la
chosification de l’activité humaine en connaissances découpées, facilitant l’employabilité
des personnes, si l’on considère que l’individu est une somme d’expertises et,
en tant que tel, il vend ses expertises.
« L’apprentissage et la formation tout au long de la
vie », dans la perspective libérale, est le marché des expertises, c’est
la mondialisation de celui-ci. On les met sur le marché, on fait fonctionner le
commerce entre ceux qui achètent et ceux qui vendent.
Il ne suffit pas de dire que l’on
refuse le béhaviorisme, il s’agit de trouver une formulation alternative qui ne
peut se faire que si on réaffirme un certain nombre de choses ; il ne
suffit pas de dire qu’on est constructiviste quand il s’agit d’affirmer des
principes, et contre les behaviorismes quand il s’agit de les opérationnalisés.
Il faut regarder d’une manière concrète quelles sont les fondations de ce que
peut être une « formation tout au long de la vie ».
Je pense que c’est en creusant la « notion d’apprentissage » qu’on
trouvera, par une approche phénoménologique, la véritable alternative. Parce
que le constructivisme quand il s’opérationnalise donne inévitablement du
behaviorisme, alors que la
phénoménologie part de l’intentionnalité. Elle place l’intentionnalité de
la personne au cœur de l’acte de formation, c’est pourquoi, je dirai que l’alternative théorique est la phénoménologie.
Les exigences
de l’intentionnalité.
Qu’est-ce que c’est que l’intention d’apprendre ?
Qu’est-ce que porte l’apprentissage dans sa dynamique ?
L’apprentissage porte au moins trois exigences internes, au
sens où il est porté par l’intention
d’apprendre : exigence de rigueur,
de précision et de vérité, en lieu et place des rapports de
force, d’influence et de séduction.
Je fais l’hypothèse folle (c’est une utopie) qu’être précis,
rigoureux et chercher la vérité, permettront aux hommes de fonder leurs
rapports entre eux sur autre chose que
la force, la violence, la séduction et l’intimidation.
Par le travail de désintrication
complexe du savoir et du croire, nous allons réussir à créer entre nous
quelque chose qui nous relira et qui sera capable de nous permettre de nous
entendre, de faire sens et de faire lien.
Une autre exigence est la décentration, c’est-à-dire la capacité d’ouverture à l’altérité. Moi d’abord, moi et mes parents,
moi et ma famille, moi et ma classe, moi et mon quartier, moi et ma ville, moi
et ma région, moi et mon pays, moi et mon continent, moi et le monde, moi et
l’univers.
Ce que porte l’apprentissage, c’est cette décentration et ce
vecteur-là c’est une autre manière de
parler, plus conforme à la modernité, de ce que le XIXème siècle
appelait l’universalité qui a été instrumentalisée, au profit de l’occident, de
l’homme blanc…
Cette ancienne conception de l’universalité est obsolète et
dangereuse, même de l’intérieur.
La conception
de l’universalité.
La véritable universalité est la capacité à se décentrer en
permanence et à ouvrir en permanence le cercle de l’altérité par lequel on
considère les problèmes. Apprendre, c’est accepter d’entendre de l’autre et que cet autre soit de plus en plus autre
dans l’espace et dans le temps. Entendre l’appel du futur et envisager la responsabilité à l’égard de ce futur.
J’entends une universalité qualifiée de modeste, et non pas de triomphant ni
d’arrogant.
Soit nous restons sur une conception selon laquelle on
aurait déjà trouvé l’universalité qui devrait imposer sa conception aux
autres : conception terroriste de l’universalité.
Soit nous acceptons que cette conception de
l’universalité est en elle-même une
contradiction, que par définition l’universalité est modeste : elle est
ouverture, donc elle se construit dans la confrontation permanente avec
l’altérité.
Nul ne peut se prétendre détenteur de l’Universel et
quiconque se prétend l’être est un imposteur ou un tyran en puissance.
L’universalité se construit dans le dialogue, le respect et la capacité à
prendre en compte les points de vue des autres individus, cultures,
civilisations et mondes.
Inventer une
autre matrice.
Ce que nous montre l’apprentissage, c’est la compréhension
de l’acte d’apprendre, l’ouverture à l’altérité et la capacité d’accéder
progressivement et difficilement à la conscience du « bien commun ».
Bien évidemment, « la recherche du
bien commun » n’abolit pas les intérêts individuels qui restent
légitimes, mais elle reste un principe fondamental de «
l’éducation, l’apprentissage et la formation tout au long de la
vie ». C’est cet apprentissage, dans son sens subversif, qui est
fondamentalement, à la fois au cœur du développement de la personne et au cœur
de l’humain, dans ce qu’il a de spécifiquement humain. Il faut alors se poser
les questions du « comment ».
Globalement, selon la littérature, nous nous trouvons face à
deux matrices dominantes : scolaire (encyclopédique) et culturelle (de
l’offre), explorées au XVIIIème, XIXème et mis en œuvre
au XXème siècle.
Matrice
scolaire : il faut tout
apprendre à tous, par ordre de difficulté croissante, du plus simple au plus
complexe, en opérant des dénombrements réguliers, en faisant en sorte que tout
le monde accède à la totalité des savoirs disponibles. C’est le projet de
l’école, de l’encyclopédie dont les manuels et programmes scolaires ne sont que
les succédanés.
Matrice
culturelle : qui consiste
à dire, offrons des biens et chacun prendra ce qui lui convient librement,
selon ses aspirations, son développement personnel, … Mais, comme le
dénonçait Pierre Bourdieu dans « La
reproduction » ou « Les
inégalités devant l’école et la culture », cela ne réduit pas les
inégalités parce que cette matrice n’intéresse que peu de personnes et toujours
les mêmes.
L’enjeu de la « formation tout au long de la vie »
est de sortir de ces deux matrices. Pourquoi ?
La matrice scolaire est un modèle efficace pour l’école, mais
elle sclérose tout ce qu’elle touche, la logique programmatique dévitalise ce
qu’elle prétend transmettre puisqu’elle le déconnecte des problèmes qui ont
fait émerger ces savoirs en l’organisant selon les principes encyclopédiques.
Elle a un avantage énorme, elle est démocratisante parce que tout le monde y
passe, elle est progressive parce que le moins complexe anticipe le plus
complexe et elle rend accessible la totalité des savoirs à tout le monde. Mais
elle est mortifère car elle dévitalise ce qu’elle prétend transmettre.
La matrice culturelle propose de l’offre et l’on y va si
l’on veut. C’est très porteur en termes d’initiatives et de liberté des
individus, mais elle accentue les inégalités, puisque la capacité à la recevoir
n’est pas équivalente selon les classes sociales. On ne touche que ceux qui
n’en ont pas réellement besoin et l’on reprend souvent les bases des systèmes
scolaires qui risquent d’avoir les mêmes effets dévitalisant. L’État
subventionne (il est fondamental qu’il le fasse de façon suivie), mais il ne
garantit pas pour autant la
démocratisation à la culture.
Ce sont donc deux matrices
nécessaires, mais limitées et les plans de formation des entreprises ne font
que combiner les deux : l’une à caractère programmatique et l’autre avec
tout ce qui relève des demandes individuelles.
Il faut tenter de sortir de l’opposition de ces deux
matrices et tenter d’inventer une autre matrice, tout en gardant les acquis de
l’école et ceux de l’offre culturelle. Il ne s’agit pas d’abolir la matrice scolaire ni la matrice
culturelle, il s’agit de chercher une
matrice qui soit porteuse de l’idée possible d’une « formation tout au
long de la vie », sans être dans l’enrégimentement des adultes ou dans
une scolarisation de la société dont les perspectives sont néfastes et qui ne
soit pas non plus le simple renvoi à l’initiative individuelle.
Le projet
collectif.
On ne peut dépasser cette opposition qu’en introduisant un
objet tiers qui est extérieur au champ : c’est le projet collectif.
En tant qu’héritier de l’éducation populaire qui m’a apporté
beaucoup, pour moi, le vivre ensemble se
fond dans le faire ensemble. Il ne se fond pas dans le croire ensemble
(base du communautarisme) ni dans
l’obéir ensemble (base de l’autoritarisme). On oscille trop entre les deux
actuellement.
Le vivre ensemble se construit et est émancipateur dès lors
qu’il s’articule à un faire ensemble, parce que dans le faire ensemble, on
reconstruit du contrat, on reconfigure les postures des individus les uns par
rapport aux autres, on subvertit les places.
On ne développera « l’apprentissage et la formation
tout au long de la vie » que si l’on impulse l’initiative, le projet,
l’activité collective, et qu’à ces occasions, on fasse émerger des besoins qui
seront des besoins de formation, si sur ces besoins de formation, on est
capable de faire les analyses nécessaires qui permettront de produire des
ressources de formation, répondant à ces mêmes besoins. Le transfert
extrêmement simpliste est la démarche des méthodes
actives c’est-à-dire travailler ensemble, monter un projet collectif,
découvrir les obstacles, et rechercher les ressources de formation qui
permettront de surmonter ces obstacles et de les mener à bien pour la réussite
du projet.
C’est dans cette dynamique-là que nous pouvons trouver une
vision originale de « l’apprentissage et la formation tout au long de la
vie » qui sera autre chose qu’une incantation, à condition qu’on change
complètement de paradigme d’organisation du lien social. Le lien social se structure
autour de l’action collective et de la capacité à impulser des actions
collectives. On donne aux personnes
l’occasion de s’organiser autour.
Se mettre au travail avec des personnes sur leurs projets
auxquels on adhère, par exemple sur des questions d’environnement,
d’agriculture, commerce, culture, … Du moment où nous accompagnons le
projet, nous l’impulsons, nous le soutenons, celui-ci va générer des besoins de
formation. À partir de ces besoins qui émergeront pour réaliser ces projets,
nous pourrons proposer et mettre en place une véritable formation et un
apprentissage tout au long de la vie.
Dès lors, nous sommes dans la dialectique « projet-obstacles-ressources »,
celle que nous utilisons tous et qui fonctionne parfaitement. C’est là le sens
fort de « la formation tout au long de la vie ».
Une dynamique sociale peut se mettre en place, dès lors
qu’on prend à cœur un projet où le désir est présent, où les personnes seront demandeurs de savoirs pour dépasser les
obstacles, sur des registres qui vont leur permettre à un moment donné de
réaliser leur projet.
Quand on a éprouvé le plaisir de savoir et de comprendre sur
quelque chose, on met en route des mécanismes de désir d’apprendre chez des
personnes qui étaient enkystées dans la fatalité et dans l’idée qu’elles
n’apprendraient jamais rien. C’est ce
qu’on appelle l’épistémophilie :
le désir de savoir, l’amour du savoir, et à ce moment-là, il y a sens et
contagion aux apprentissages.
On crée du lien
social à travers le projet collectif et l’on stimule de la mutualisation,
de l’interaction, on donne sens aux apprentissages, on génère une formation
articulée au développement.
Irrigation du
tissu social
Il ne s’agit pas de politiques événementielles mais bien
révolution au profit du micro-crédit
capable d’irriguer le tissu social. C’est une matrice qui va l’encontre de ce
que développe actuellement un pays comme la France où, quand un groupe de
jeunes demande 1000 euros, pour réaliser un projet, il faut qu’ils remplissent
une cinquantaine de dossiers et ils
attendent deux ans pour obtenir une réponse ou une demande de document
supplémentaire, alors que l’événementiel qui dure trois heures et qui vous
permet de racoler l’électeur, là, on obtient tout immédiatement. Ce formidable
potentiel de dynamisme humain se décourage devant une bureaucratie et
technocratie manquant d’audace.
Il y a une vraie révolution, quasiment copernicienne, qui va
dans le sens d’une capillarisation du tissu social et une réflexion à mener sur
l’usage de l’argent public dans le tissu social, en France. Sur la façon
dont l’argent public est dilapidé pour des opérations de prestige alors que,
par ailleurs, le tissu social a besoin de sommes dérisoires pour engager des
dynamiques de projets et de les mettre en situation d’interaction, de
mutualisation et de formation.
Ma conviction est que nous allons voir, autour de cette
problématique, à la fois se développer la logique programmatique, avec y
compris des organismes internationaux
et des ONG parce que cela leur permettra de s’auto justifier
parfaitement et leur donnera le sentiment d’exister. Et nous verrons le même
développement de ces deux polarités dans la logique libérale.
J’aurais tendance à dire que « l’éducation,
l’apprentissage et la formation tout au long de la vie » est inséparable
de la notion de développement. Ce
qui fait le lien est la notion de projet, de micro-projet, à la dimension de
l’investissement de l’homme dans sa proximité.
Il faut une énorme impulsion des pouvoirs publics, pas de
spontanéisme comme dans l’optique des années 70-80 : « small is
beautiful », l’apprentissage ne se décrète pas, il faut une considérable
implication des pouvoirs publics, de l’État. Si on laisse faire, ne feront que
ceux qui savent faire.
Cela pose la question d’irrigation du tissu social, du
statut du travail social, des rapports
travail social-éducation.
Les travailleurs sociaux devraient être formés à la décision
et être des relais pour faire émerger des projets collectifs. Or, la coupure
entre travail social, éducatif et culturel est mortifère dans nos sociétés. Le
travail social devient un modèle maternant, de l’assistanat mais pas du tout un
modèle de formation. Or, la formation c’est l’alternative à l’assistance. Quand
on accompagne et qu’on aide à se former, on n’a plus besoin d’être assisté.
Un travail social, non articulé à la formation, est un
travail social condamné à l’assistance condescendante. Actuellement, en France,
il s’est radicalement coupé de la formation et cultive la dépendance à l’égard
de lui-même, tout en entretenant des relations d’assistance.
L’hypothèse d’entrer
par la notion de projet dans la
notion d’ « apprentissage et formation tout au long de la vie » ce
n’est pas du tout dans la perspective ultra-libérale, ou le désengagement de
l’État, c’est au contraire un État
attentif au tissu social, capillarisant le tissu social , allant le plus près
possible du tissu social et des personnes qu’on accompagne pour qu’elles se forment.
Matrice de
projet collectif
Cette nouvelle matrice, dans cette perspective, en liant
développement, éducation, apprentissage, formation tout au long de la vie et
dynamique du projet, ne veut pas dire qu’il faille tout mélanger, il y a des
spécificités en termes de besoins.
J’en citerai quelques-uns rapidement, par ordre
chronologique :
Aide
à la parentalité, à l’accueil de la petite enfance, à la scolarisation
obligatoire, à la formation générale supérieure, à la formation professionnelle
initiale, à la formation professionnelle continue et à la formation personnelle
continue… Tous ces champs ne se recoupent pas, ils peuvent tous travailler dans
« la matrice de projet collectif », mais on ne peut pas
imaginer avancer sans des politiques ciblées sur des objets particuliers, car
il n’y a pas de société éducative globale.
Dans
nos sociétés, il faut se spécialiser en formation et s’ouvrir en se
déspécialisant, les séries sont parallèles. Il faut travailler sur l’enjeu des objets ciblés et partout où
c’est possible, des déviances, dans le sens où les gens sortent de l’orbite
tracée, font lien avec les autres.
En conclusion.
Je prends l’exemple des Épicuriens qui expliquent que les
atomes tournent en séries parallèles et verticales or, un jour, un atome dévie
de sa trajectoire c’est le « clinamen ». Cet atome entre en collision avec un autre atome,
l’accroche et créé un autre objet.
C’est la même chose aujourd’hui, en terme social. Nous
sommes dans une société où les séries sont parallèles et verticales, comme
l’écrit Éric Morin « La société de
l’Entre-nous et des ghettos ». Il y a les jeunes et les vieux, les
femmes et les hommes, les gens de banlieues et ceux des villes, etc. Ce dont a
besoin nos sociétés c’est du clinamen,
c’est-à-dire du vieux qui travaille avec le jeune, de la fille qui étudie avec
le garçon, du médecin qui joue aux boules et pas au tennis, de l’ouvrier qui va
à l’Opéra, etc. comme le disait Claude Lévi-Strauss « il n’y a pas de cloison étanche entre les groupes
hétérogènes et c’est d’une prodigieuse richesse que la diversité ».
S’il n’y avait pas rencontres, jamais la nature n’eût pu rien créer.
Le point très
intéressant, porteur de « l’apprentissage et la formation tout au long de
la vie » serait d’être générateur d’hétérogénéité des sexes, des
âges, … entre-choc des cultures, des points de vue, des croyances,
acceptation de l’altérité et donc de créer du
lien social.
Cette hétérogénéité, à une époque où le risque majeur est
l’enfermement dans le tout homogène, « l’apprentissage ou la formation
tout au long de la vie » doit donner du sens aux savoirs, doit s’articuler
sur une impulsion de cette hétérogénéité assumée comme étant ce qui fait
société et non pas ce qui fait communauté. La
société ne se réduit pas à la communauté, ce qui fait société c’est le
clinamen, c’est se détacher de soi-même et s’efforcer d’entrer dans un univers
autre que le sien, c ‘est la possibilité de ne pas seulement appartenir à
sa communauté, c’est créer du lien social.
Je
conclurai par une citation de Miguel Torga, d’une très grande force et d’une
grande pertinence : « L’Universel
c’est le local, moins les murs ». Effectivement, ce n’est pas un local
qui se donne pour Universel. Ce travail
de « formation tout au long de la vie » qui consiste à accepter
l’altérité, à faire tomber les murs de toutes sortes, est un travail jamais
achevé.