Titre : Publier en contexte numérique
: Le cas des sciences humaines
Auteur : Jean-Claude
Guédon
Contributeur(s) :
Organisme : Université de Montréal
Sujet : Du livre à internet, quelle(s)
université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin 2002
Manifestation : Colloque Franco-Québécois,
Paris
Label : Livres&internet_SHS.htm
Repérée
depuis la fin des années 60, la crise des revues savantes en sciences,
techniques et médecine est maintenant admise par tout le monde ou à peu près ; à part quelques grandes maisons
d'édition qui continuent de nier la réalité en invoquant les raisons les plus
diverses – augmentation de la taille des revues, fluctuations des taux de
change, complexité croissante de la tâche d'édition, etc. - bibliothécaires et
administrateurs de la recherche ont compris depuis plusieurs années déjà que
les grands éditeurs ont bénéficié, sur une période d'environ trois décennies,
d'une rente considérable construite sur une transaction apparemment
commerciale, mais dont une particularité importante mérite pourtant d'être
rappelée ici : des résultats de recherche produits grâce à des fonds en grande
partie publics, sont évalués gracieusement par les «pairs» - en d'autres mots,
les chers collègues – pour le compte de maisons d'édition. Celles-ci, après un
travail éditorial plus ou moins poussé, plus ou moins consciencieux, revendent
ensuite leurs publications à des bibliothèques dont l'essentiel du financement,
dans la majorité des cas, provient également des fonds publics.
Plus
récemment, les chercheurs eux-mêmes, trop longtemps maintenus dans un état d'innocence
économique par l'accès libre que leur offraient les bibliothèques, se sont
rendus compte que quelque chose était pourri dans le royaume du Danemark, pour
reprendre la formule célèbre d'Hamlet, ou plutôt dans la République des
sciences. D'où un début de réaction, voire de révolte. Événement certes
marquant, les efforts prodigués en vue de tenter de convaincre les revues
savantes de libérer leur contenu après une période de six mois se sont
néanmoins heurtés à un «nyet» aussi efficace que discret. Pour autant,
l'avertissement s'est révélé fort clair : avec environ 30 000 signataires en
sciences bio-médicales venant des quatre coins du monde, dont plusieurs prix
Nobel, la pétition de la «Public Library of Science» a réussi à se faire
entendre bien au-delà des limites de l'Université.
Désormais
bien établie, la crise des prix des revues savantes continue néanmoins de
dissimuler pudiquement ses origines. Certes, tout le monde (ou presque) a bien
compris qu'il s'agit d'un effet de monopole : nul besoin d'être grand clerc
pour prendre toute la mesure de cette situation; en revanche, les causes de
cette transformation pernicieuse de la communication scientifique mondiale,
demeurent obscures, tellement obscures qu'elles en arrivent à assumer la forme
d'un mystère quasi-naturel : nous jouxtons l'acte de foi!
Voyez-vous,
entend-on régulièrement de la bouche des représentants des éditeurs, la
documentation scientifique coûte simplement très cher. C'est une donnée de
base, un absolu, presque une vérité ontologique; et pourtant, ajoutent ces
mêmes représentants, compréhensifs, lénifiants, quasi-paternels, ce n'est
rien en comparaison du coût total de la
recherche. Bref, il ne s'agit que d'un détail. Et puis ces questions de gros
sous ne manquent-elles pas d'élégance?
Bref,
enveloppée dans les discours, forcément filandreux, des représentants des
grands éditeurs internationaux, la crise des coûts des périodiques
scientifiques est longtemps apparue comme une sorte d'énigme naturelle dont la
principale vulnérabilité reposait sur sa trop grande visibilité : cela invite
quand même un peu au questionnement. Ce n'est que récemment, en méditant de
plus près les effets possibles d'un événement précis – la création du Science
Citation Index (SCI) en 1963 – et en réfléchissant sur l'évolution curieuse de
l'économie politique du savoir, qu'un lien a pu apparaître entre ces deux
phénomènes, apparemment fort disjoints. Pour de plus amples détails sur
l'émergence du Science Citation Index, on ne peut faire mieux que de consulter la
thèse de doctorat de Paul Wouters,
Citation Culture, soutenue à l'Université d'Amsterdam en 1999; pour
quelques hypothèses sur le lien entre le SCI et la crise des prix des revues,
je soumets modestement mon propre travail, «À l'ombre d'Oldenburg...»[1].
Résumée
très schématiquement, voici la thèse vers laquelle j'avance petit à petit :
1.l'irruption du SCI a conduit à distinguer très
nettement les revues centrales («core journals» dit-on en anglais) des autres,
divisant ainsi le continuum menant de la médiocrité scientifique à l'excellence
en deux zones coupées par une frontière, celle de la liste des revues couvertes
par le SCI. Cette frontière a été renforcée par les pratiques d'achat des
bibliothèques, guidées par la préoccupation d'optimiser, statistiquement
parlant, le coût de la consultation en s'appuyant sur la loi de distribution
dite de Bradford. La loi dite de concentration de Garfield constitue son
corollaire.
Par cette loi de concentration, Garfield a constitué
une fiction statistique extraordinaire : du point de vue des citations,
n'a-t-il cessé d'avancer, il existe un coeur unique de publications pour toutes
les sciences. En effet, nul besoin d'énormément de revues pour répondre au
besoin d'excellence de toutes les disciplines scientifiques : environ 1 000
titres suffisent amplement à couvrir ce « mille » de la cible
scientifique. Le science citation index vise donc à se présenter donc comme une
approximation, à la fois concrète et crédible, du coeur des publications
scientifiques. Hélas, une fois en place, l'ensemble de titres du SCI se met à
fonctionner sur le mode d'instance de canonisation et, de ce fait, les revues
se trouvent divisées en deux camps, les « canonisées » et les autres.
L'activité scientifique a toujours privilégié l'excellence et la concurrence,
sans exclure la présence d'un certain élitisme; mais avec le SCI, l'élitisme
s'est installé sans états d'âme au centre du dispositif scientifique et nous
vivons depuis avec les conséquences de cette autre révolution tranquille...
2.Un deuxième élément a renforcé la tendance à
l'élitisme : il s'agit du développement de mesures permettant de comparer les
revues entre elles. Nous touchons là à l'outil fort bien connu des facteurs
d'impact («impact factor» en anglais) qui sont souvent appliqués brutalement
aux revues sans que l'on se soucie beaucoup des variations, pourtant
considérables, dans les pratiques citationnelles en passant d'une spécialité à l'autre. Mais là ne s'arrête pas le
non-sens, puisque cette mesure des facteurs d'impact, développée surtout pour
comparer des revues issues d'un même domaine de recherche, sont ensuite
appliquées aux auteurs. Une nouvelle fiction s'érige donc qui consiste à
évaluer la qualité d'un auteur par les facteurs d'impact des revues où il
publie. En l'occurrence, on peut dire que nos institutions de recherche,
ouvertement ou non, ont choisi de renverser l'adage bien connu : l'habit fait
le moine. Ici, le titre fait le scientifique et deux articles dans «Cell» plus
un article dans «Science» peuvent ainsi valoir une belle promotion dans les
sciences biomédicales.
Au-delà des absurdités qu'entraîne la séduction
rhétorique du quantitatif – le nombre
devient dès lors gage d'objectivité et rempart contre les controverses floues,
sources d'affaiblissement des institutions – cette application, souvent
mécanique du facteur d'impact oriente les chercheurs vers les revues du coeur :
il ne s'agit pas simplement de publier pour survivre («publish or perish»
disent les anglophones); il s'agit de publier dans les revues aux plus forts
facteurs d'impact. Or, comme il est beaucoup plus simple de calculer le facteur
d 'impact d'une revue couverte par le SCI que celui des revues exclues, on
comprend que le mécanisme de construction de l'élitisme vient de trouver là un
nouveau point d'appui : l'objectif de tout chercheur s'exprime aisément : il
s'agit de paraître au coeur de la science. Voilà une règle simple, facile à
gérer, semblable en somme à la définition d'un 100 mètres plat pour comparer
des sprinters. Mais, ce faisant, on ne se satisfait plus d'une simple
évaluation de qualité entre chercheurs, l'objectif demeurant alors de faire
avancer la compréhension du monde; l'objectif devient plutôt une course
insensée de tous contre tous pour entrer dans l'élite. On retrouve ici un
déplacement semblable à celui qui a perverti le sport : la compétition, qui
visait initialement à stimuler l'entraînement physique, s'est progressivement
dégradée en machine à produire la sélection sauvage d'une élite mondiale
destinée à alimenter un spectacle.
3.Troisième élément qui a contribué au renforcement de
l'élitisme au détriment de l'excellence, la prise de conscience des grands
éditeurs que ce coeur de la science, constitué par quelques milliers de titres
perçus comme incontournables par toute bibliothèque digne de ce nom,
correspondait aussi à ce rêve du capitaliste : un marché inélastique. En
d'autres mots, le prix de vente n'est plus guère affecté par la demande; en fait, un marché inélastique
renverse même le sens économique commun : là où, habituellement, la baisse de
la demande devrait entraîner une baisse
des prix, les éditeurs, en profitent pour tenir le raisonnement inverse en
s'appuyant sur le fait qu'une partie importante des coûts de production d'une
revue sont des coûts fixes, correspondant en fait au coût de production du
premier exemplaire. Si ces coûts fixes doivent être répartis sur un nombre
toujours plus petit d'exemplaires de revues, il tombe sous le sens, argumentent
ces éditeurs, que le prix des revues va augmenter aussi. King et Tenopir
avancent même, dans un ouvrage récent, que le coût des abonnements croît
exponentiellement dès que l'on tombe sous le seuil des 2 500 exemplaires.
Le corollaire de cette thèse, peut-on présumer, c'est
que les bibliothèques devraient acheter plus pour économiser sur le prix de
chaque revue. «Buy and save!» : tel est le slogan favori des magasins en
périodes de soldes en Amérique du Nord. Et souvent, l'on entend effectivement
les représentants des grands éditeurs expliquer patiemment, avec un brin de
tristesse dans la voix, que les bibliothèques devraient analyser objectivement
et rationnellement leur intérêt économique. Leurs collections croîtraient plus
vite, les chercheurs seraient plus satisfaits... et les maison d'édition aussi!
Avec quel argent? Mais de l'argent public, bien sûr, dont on sait qu'il est
inépuisable... Tels sont les paralogismes économiques des grands éditeurs
commerciaux.
Une
conclusion s'impose : les sciences de la nature se veulent universelles et,
ainsi que le montre bien l'ouvrage récent de E. O. Wilson, Consilience, elles visent aussi, de ce fait, la création d'un
savoir continu (bien que diversifié) allant des fondements de l'existence
jusqu'aux ramifications les plus lointaines de la culture. Que ce projet soit
crédible ou non, qu'il témoigne d'une hubris de notre contemporéanité ou non,
peu importe car seule sa réalité, son existence, sa présence m'intéressent ici.
Le désir d'universalité qui soutient l'effort scientifique conduit
naturellement à chercher à exporter cette forme de connaissance partout, à la
mondialiser en quelque sorte. L'évolution des publications savantes révèle
clairement certains aspects de cette mondialisation, de ses acquis, de ses
inégalités et iniquités aussi. Les luttes actuelles engagées autour de cette
question renvoient nettement à la quête d'autres formes de mondialisation qui
ne remettraient pas en cause les objectifs universalistes de la science.
Face à
cette situation, les spécialistes des sciences humaines ont eu beau jeu de
souligner la distance qui séparait leurs domaines, spécialités et disciplines
des sciences de la nature, de la médecine et des techniques (STM). D'abord,
ont-ils noté, avec une certaine justesse, la crise des coûts des revues savantes
ne nous a pas vraiment touchés. Restait à expliquer ce non-phénomène, tâche en fait, aussi délicate que
l'élucidation symétrique, mais jugée moins urgente puisqu'il n s'agissait que
d'une absence : rien n'ayant vraiment changé jusqu'ici, comment se fait-il?
Pourquoi s'en inquiéter?
Relativement
peu coûteux, les périodiques en sciences humaines n'ont pas vraiment été affectés par l'irruption des Social
Science Citation Index et Humanities Citation Index, et ce pour diverses
raisons : d'une part, les pratiques citationnelles dans ces domaines sont
réellement différentes de celles dont on use dans les sciences de la nature, en
dépit de toute les variation déjà notées dans ces disciplines; par ailleurs,
les sciences humaines obéissent à des principes d'organisation où l'homogénéité
paradigmatique, notée depuis longtemps en science, n'existe que faiblement et
certainement pas partout. Seules la psychologie et l'économie se rapprochent
des domaines scientifiques à cet égard. On parle parfois de sciences herméneutiques
pour les distinguer des sciences de la nature. Le résultat de tout cela, c'est
que l'universalité de la connaissance scientifique, totalement acquise en
sciences de la nature, demeure un objectif à atteindre dans les sciences
humaines. Les littératures sont encore largement discutées sur un plan
national; dans une moindre mesure, les histoires aussi. Le plaidoyer récent de
Marcel Détienne, Comparer l'incomparable,
vise justement ces frontières arbitraires.
L'anthropologie se sépare de la sociologie et de l'histoire plus pour des
raisons liées à l'expansion européenne et même au colonialisme que pour des
raisons épistémologiques sérieuses. On parle de sociologie française,
allemande, ou, plus drôlement, anglo-saxonne – les braves Anglo-saxons se poseraient
d'ailleurs beaucoup de questions si on arrivait à les détourner de la lecture
de leur cher Beowulf – alors que ces adjectifs constituent des critiques graves
en sciences de la nature. Pour preuve, faisons résonner dans nos têtes quelques
expressions issues du passé, par exemple la « génétique soviétique »
ou la « physique allemande »...
Au
total, les sciences humaines constituent donc un archipel de connaissances,
d'autant plus local dans sa facture que, souvent, dialoguer universellement de
tel ou tel problème se révèle en fait impossible. Les seuls ouvrages en
sciences humaines qui jouissent d'une portée un peu universelle reposent soit
sur une compilation particulièrement fournie de faits, soit sur une
interprétation particulièrement brillantes, soit enfin sur une armature
théorique un peu conséquente. Dans le premier cas, cet universalisme se dégage
mal du niveau des données et n'atteint généralement pas celui de la
connaissance; il demeure donc lié inexorablement à son terrain empirique
d'origine, ce qui en limite singulièrement la portée. Dans le second cas, le
brillant de l'interprétation pousse l'oeuvre en direction de la performance; on
admire, mais en désespérant d'imiter et encore plus de transposer. Le dernier
cas, seul, se rapproche d'une vraie universalité, mais la théorisation en
sciences humaines se voit généralement handicapée par le fait qu'elle n'atteint
pratiquement jamais le niveau d'un paradigme; au mieux survit-elle souls la
forme d'une école, quand il ne s'agit pas d'une simple chapelle. Ainsi, le
fonctionnalisme ou le marxisme ne constituent que des manières d'orienter le
regard plutôt que le cadre précis, aux effets localement cumulatifs, d'un vrai
paradigme au sens kuhnien du terme. Et lors de théorisations plus, disons, voyantes,
le côté performatif reprend le dessus. Malgré toute l'admiration que j'ai pour
les travaux de Michel Foucault, et toute les questions qu'il a gravées
indélébilement dans mon cerveau, je ne peux m'empêcher de voir aussi la
dimension performative de nombre de ses conceptualisations (ce qui explique
d'ailleurs leur rapide succession au cours d'une carrière de vingt-cinq ans
environ). Rappelons que l'épistémé apparaît et disparaît, pour l'essentiel,
avec Les mots et les choses. Le
niveau théorique des Virilio, Baudrillard, Maffesoli et, dans une certaine
mesure, Morin, empiète également beaucoup sur le performatif.
On
pourrait en dire autant d'autres spécialistes des sciences humaines, Anthony
Giddens en Grande Bretagne, Friedrich Kittler en Allemagne ou Pierre Bourdieu
en France, si encore on les lisait. L'oeuvre de Fridrich Kittler est à peu près
inconnue en France; celle d'Anthony Giddens demeure largement méconnue dans ce
pays ; quant à Bourdieu, il a fallu les années 90 pour qu'il commence à être
reconnu dans les pays anglophones (à l'exception de l'Esquisse d'une théorie de la pratique et de La distinction, traduits plus tôt). L'importance des décalages
théoriques et des délais de
transmission des principales thèses nous ramènent à des situations
scientifiques archaïques, par exemple celles de la chimie pré-lavoisienne, aux
XVIIe et XVIIIe siècles. Qui lit Walter Ong en France? Prenons le cas des
sciences de la communication. Qui lit John B. Thompson en France? Qui lit
Bernard Mièges, Dominique Wolton ou Philippe Breton hors de France (et du
Québec)? Qui sont les meilleurs sociologues japonais, les meilleurs historiens
chinois et coréens? Se poser ces
questions suffit à révéler l'existence d'isolats intenses en sciences
humaines, isolats qui d'ailleurs expliquent pourquoi les langues nationales
dominent encore autant dans ces domaines, à l'inverse des sciences de la
nature. Ces isolats, qui renvoient aussi à des publics précis, souvent liés aux
frontières linguistiques, renvoient aussi au fait que ces chercheurs font
montre d'un comportement plus proche de celui d'un auteur littéraire que
d'un auteur scientifique. L'importance
accordée au livre agit dans le même sens.
En
rapprochant ces caractéristiques des sciences humaines à des comportements de
type archaïque en sciences de la nature, je ne veux pas dire que toutes les
formes de connaissances sont destinées à emprunter le même chemin de
développement. En fait, la diversité, sur notre planète, renvoie souvent aux
limites des formes de pouvoir en exercice, et ceci joue autant au niveau de la
théorie de l'évolution que des théories politiques ou économiques. Cela dit, ce
potentiel de diversité en sciences humaines se laisse aisément comparer à un
stade plus ancien de l'évolution des sciences de la nature. Dans le cas des
sciences de la nature, des formes de pouvoir, fondées sur de nouvelles
institutions, de nouvelles forms d'organisation des savoirs, de nouvelles
formes de publication, de rencontres aussi (les congrès), ont contribué à
mettre cette diversité en coupe réglée, à transformer une prairie exubérante en
un jardin à la française. L'état actuel des sciences humaines, par conséquent,
ne doit pas être pris comme une garantie de sa préservation, mais plutôt comme
une forme d'inertie qui ralentira, au mieux, les forces à l'oeuvre pour
transformer ces sciences humaines en quelque chose d'autre. L'important ici est
de voir quelles sont les forces à l'oeuvre susceptible de transformer à son
tour cet ensemble qui résiste encore en s'accrochant à des formes « archaïques »
au sens que je viens de préciser.
Pour
aborder cette question, utilisons une sorte de petit théorème que je crois très
utile en l'occurrence : toute forme d'information qui ne se transpose pas dans
un nouveau média souffre automatiquement d'une marginalisation plus ou moins
poussée. Patent dans le cas de la transition allant du manuscrit à l'imprimé,
cette règle se retrouve avec le cinéma et la télévision et est en cours de
vérification par la numérisation dont la portée est beaucoup plus profonde que
celle de ces médias sectoriels, si importants soient-ils devenus. Conséquence
de ce théorème, les moyens de contrôle en place sont profondément transformés
par l'irruption de nouveaux médias, d'où l'intensité des luttes économiques et
politiques autour de ces médias. L'application du premier amendement de la
constitution américaine, prévu pour l'imprimé, n'a jamais été complète dans le
cas du cinéma, de la radio ou de la télévision; les batailles autour du droit
d'auteur ou du copyright, y compris le déplacement de ces batailles de leur
arène normale, l'OMPI au GATT(où les pays riches ont la majorité des voix) et donner naissance à ce petit monstre
communément appelé TRIPS (en fait : « Trade related aspects of
intellectual property rights, including trade in counterfeit goods »).
Dans le
domaine des publications savantes, la transition au numérique a engendré des
phénomènes parallèles : en plus de l'effet SCI, déjà analysé plus haut, la
numérisation conduit à abandonner la vente classique d'objets dans le cadre
général du droit d'auteur ou du copyright, pour le remplacer par un cadre
contractuel de licences, cadre emprunté au commerce des logiciels, eux aussi
couverts en principe par le copyright ou le droit d'auteur. Une bibliothèque
achète de moins en moins des ouvrages dont elle peut ensuite user comme bon lui
semble, y compris les revendre à l'occasion; de plus en plus, elle négocie des
accords de licence avec de grands éditeurs. Et comme ces grands éditeurs
disposent d'une puissance de frappe économique et juridique considérable, les
bibliothèques se voient forcées de se regrouper en consortiums pour tenter
d'équilibrer un peu le jeu. Au Canada, par exemple, le Projet canadien de
licences de sites nationales regroupe 64 bibliothèques universitaires. De
taille analogue, le consortium Couperin, en France, compte actuellement 71
membres.
« Core
journals » et SCI, licences de sites, consortiums de bibliothèques, revues
internationales : comment ces symptômes de mondialisation de la communication
se transposent-ils dans le domaine des sciences humaines? La réponse est simple
: le processus est commencé et il
évolue actuellement avec
rapidité. Mais dans le cas des sciences humaines, et ce sera là la thèse
centrale de cet exposé, il ne se parachève pas par la numérisation, comme c'est
le cas en sciences de la nature; il débute en fait par là. C'est la
numérisation des revues en sciences humaines qui va déclencher la
mondialisation de ces domaines, et partant, l'atteinte partielle du projet
universaliste. Liée à ce phénomène de numérisation, la logique de collections
groupées de grands nombres de revues se déploie très vigoureusement.
Pour
avoir une idée de ce qui se trame, examinons un peu l'offre actuelle :
1.Sage, par exemple, offre environ 300 périodiques numérisés
en sciences humaines;
2.Routledge, maintenant une filiale de Taylor &
Francis, en Angleterre, n'offre que quelques dizaines de revues en sciences
humaines, mais celles-ci se situent au sein d'une offre globale d'environ 700
titres qui en font une des collections les plus importantes au monde, après
celle d'Elsevier (1700 titres cet automne)
3.L'université du Hanovre, en Allemagne, par son
département de psychologie, offre l'accès à plus de 200 revues électroniques
dans cette seule discipline;
4.JSTOR offre une collection rétrospective d'environ
200 titres, dont une vaste majorité en sciences humaines (avec un peu de
mathématiques et de statistiques). Plus de 900 institutions américaines et un
peu plus de 400 institutions étrangères sont associées à JSTOR. Voici la liste
des six institutions françaises inscrites: École Normale Supérieure, Groupement
des Écoles Nat. d'Économie et de la Statistique (GENES), HEC, INSEAD, Institut
national d'Études démographiques (INED), Sciences Politiques (Paris).
5.Muse, issu de l'Université Johns Hopkins regroupe
actuellement 28 éditeurs, surtout universitaires, et plus de 180 titres de
revues. De plus, Muse et JSTOR collaborent pour une partie de la rétrospective
qu'assure cette dernière organisation.
Inutile
de poursuivre ce catalogue : il montre amplement que de nombreuses collections
de grandes revues de langue anglaise sont en voie de constitution, que des
jonctions s'opèrent, que des éditeurs commerciaux, mais aussi des presses
universitaires sont déjà engagées dans ces projets d'édition. Le cas du
département de psychologie en Allemagne montre aussi que l'utilisation de ces
revues électroniques se généralise beaucoup, comme cela est déjà le cas dans
les sciences de la nature[2].
Hors de
ces collections déjà nombreuses et fournies dans les pays de langue anglaise,
relativement peu existe, surtout en sciences humaines et sociales. Les pays
francophones, de ce point de vue, ne tranchent certes pas sur la grisaille
générale: ce ne sont pas les onze revues québécoises du projet Érudit ou les
huit revues du projet revues.org en France qui changeront significativement la
situation : trop peu trop tard car il faudrait multiplier ces nombres par un
facteur de 15 ou même 20 pour équilibrer un peu les offres en langue anglaise
qui se multiplient actuellement. Le résultat est clair : il suffit de regarder
une bibliothèque comme celle d'Angers, une des quatre bibliothèques à l'origine
du consortium Couperin en France. Son site offre une liste des revues
électroniques disponibles et ce qui transparaît immédiatement, c'est que les
revues francophones brillent par leur rareté. En parallèle, la bibliothèque
d'Angers souligne le succès des revues électroniques en ligne, en vantant
la convivialité, disponibilité,
rapidité et l'accessibilité du monde numérique réticulé :[3]
« Les
raisons du succès rencontré par ce service sont indéniablement liées aux
spécificités du support :
Accès
très large, depuis tous les points des différents campus universitaires
angevins, sans aucune contrainte horaire ;
L'information
scientifique la plus récente est immédiatement disponible, sans délai
d'acheminement ni d'impression ;
Puissance
de la recherche informatisée, qui permet de multiplier les clefs d'accès aux
articles et aux résumés ;
Possibilité,
grâce au service CrossRef, d'accéder aux articles publiés chez plusieurs
éditeurs à partir d'une seule recherche
Enfin,
la plupart des éditeurs de revues numériques propose un service d'alerte par
messagerie ou de recherches personnalisées. »
On parle
ici surtout de revues STM, mais les arguments s'étendent aisément à l'ensemble
des publications savantes. Tout le monde comprend très vite que les revues en
ligne sont d'une telle facilité d'utilisation que, bien organisées,
structurées, elles conduisent à une réelle « toile scientifique », un
« web of science » pour reprendre le nom d'un des produits de
l'Institute of Scientific Information, organisme qui a donné naissance au
fameux SCI, elles deviennent vite des outils indispensables dans le quotidien.
À la maison, au bureau, dans le laboratoire, bientôt, avec les liaisons à haut
débit dérivées du protocole 802.11, à peu près n'importe où dans les
agglomérations, on peut chercher, consulter, télécharger, étudier, annoter des
myriades d'articles offerts en masses immenses par des grands éditeurs ou de
grands collecteurs de données (« aggregators » dit-on en anglais). Et
on perçoit très bien où tout cela s'en va : avec des outils tel Cross-ref, des
accords entre éditeurs, etc., l'objectif à moyen terme est de permettre une navigation
aisée et sans obstacle ou arrêt évident entre toutes les revues
« importantes » du monde. Par revues « importantes »,
entendez les « core journals » définis par le Science Citation Index.
Mais
ceci ne résout toujours pas le cas des revues en sciences humaines, du moins en
apparence. En effet, par tradition, culture, une certaine distance à l'égard de
la technique, les chercheurs en SHS n'ont pas adopté les outils informatiques
aussi vite que leurs collègues en sciences de la nature; par ailleurs, la
lecture en SHS se situe plus au niveau des connaissances que de l'information
ou même des données, et, par voie de conséquence, elle requiert généralement un
passage par le papier, passage qui demeurera obligatoire aussi longtemps que
les qualités physiques de ce merveilleux support de l'écriture n'auront pas été
excédées par d'autres techniques[4].
Cela dit, ces obstacles ne sont pas infranchissables; au pire, ils ne font que
retarder l'issue et, déjà, un nombre croissant de chercheurs en SHS, étudiants
en tête, commencent à utiliser ces nouveaux moyens simplement parce qu'ils sont
d'une facilité déconcertante. Avoir des centaines de titres, des dizaines de
milliers d'articles à sa disposition dès que l'on dispose d'un ordinateur
connecté au réseau représente évidemment un avantage énorme; il constitue aussi
un filtre particulier sur la réalité des recherches qu'il ne faut pas négliger.
Les
bibliothécaires ont quantifié une remarque de bon sens en notant que le temps
requis pour avoir accès à un document à la bibliothèque affectait son
utilisation. Ce temps se mesure en minutes. Ajoutez cinq ou dix minutes et le
nombre de consultations est divisé par un facteur de deux ou quatre;
inversement, placez des documents à la portée d'un poste de travail et le nombre
de consultations s'envole. Ici encore, l'exemple de la BU d'Angers est
significatif : université relativement modeste de province, Angers, jusqu'à
récemment, devait offrir à ses étudiants et professeurs une collection de
périodiques où ceux de langue française occupait une fraction importante, voire
majoritaire de la collection. Cette situation perdure probablement du côté du
papier, mais pour les utilisateurs qui s'initient aux possibilités du réseau,
le paysage bascule : soudainement, l'offre disponible « paresseusement »
pourrait-on dire, se retrouve à plus de 90% en langue anglaise. Soudainement,
les horizons factuels, informationnels et cognitifs se transforment; les
problématiques changent. Dans un univers aussi fragmenté que l'archipel des
SHS, certains isolats deviennent beaucoup plus performants que d'autres et, de
ce fait, ils commencent à prendre une importance dont ils n'avaient jamais pu
jouir auparavant. En d'autres mots, certaines formes d'expressions du savoir
sont en train de se mondialiser plus vite que d'autres, et, partant, elles
tendent à marginaliser progressivement les savoirs moins mobiles, moins
réticulés.
Un petit
texte comme celui-ci ne permet pas de détailler le mécanisme grâce auquel cette
tendance s'entretient et s'intensifie, mais l'intuition suffit à deviner que
tel est le cas; au total, et au terme de quelques années de transformation, on
peut aisément concevoir combien le commerce intellectuel des sciences sociales
se modifiera en profondeur, en particulier grâce au fait que les revues qui
auront su se donner une projection mondiale auront extrait une sorte de
plus-value de leur présence dans l'univers numérique et en réseau. En
parallèle, la langue anglaise jouera son rôle : comme vecteur de communication
mondialisée, elle demeure sans d'égal, si bien que les textes diffusés dans
cette langue seront repris plus généralement, seront cités plus souvent, et
tendanciellement deviendront eux aussi dominants.
Ce qu'il
faut bien voir, c'est que les sciences de la nature ont vécu l'essentiel de
leur mondialisation avant de se numériser et la restructuration en une
structure productrice d'élitisme a également précédé la phase électronique et
réticulée qui la caractérise désormais; l'irruption de ces profondes
perturbations techniques a été rapidement approprié et maîtrisé par grands
éditeurs, preuve, s'il en est, que le déterminisme technique rencontre vite ses
limites. Les sciences humaines, par contraste, subissent de plein fouet l'effet
de ces mêmes technologies sans le bénéfice d'une structure forte et bien assise
à l'échelle du monde. Or, celle-ci se trouve être l'échelle de base de l'action
de ces nouvelles technologies. Nous voyons donc se déployer un ensemble de
tactiques de marketing électronique reposant non pas sur la notion pure de
« core journals », mais plutôt sur une notion incertaine de revue
importante couplée avec une facilité d'accès de façon à promouvoir cette
importance en statut incontournable et recréer ainsi un ensemble de « core
journals ». De là, on peut imaginer que le travail citationnel va
commencer à converger, donnant ainsi (et enfin) aux SSCI et au HCI l'occasion
de jouer pleinement leur rôle de concentrateurs de valeurs. À partir du moment
où cette dernière étape sera atteinte, les sciences humaines et sociales auront
rejoint, du point de vue des publications, le profil des publications STM. Un
ensemble bien identifié de revues centrales, à l'échelle du monde, sera
représenté par la liste (présumément modifiée entre temps) des SSCI et HCI qui,
d'ailleurs, auront probablement réussi à fusionner au bout d'un certain temps.
Les
conséquences de cette nouvelle situation se feront vite sentir.
Sur le
plan cognitif, les problématiques se concentreront et certaines d'entre elles
pourront enfin prétendre au rang (temporaire) de paradigme. En d'autres mots,
les SHS, vues sous cet angle, auront encore une fois tendance à imiter la
structuration des sciences de la nature. Mais l'arrivée d'une structure
paradigmatique signifie qu'une bonne partie du travail en SHS correspondra à ce
que Thomas Kuhn appelle la « science normale » : sur la base de
méthodes et de questions bien éprouvées, on nettoie systématiquement des zones
du terrain empirique aussi longtemps que la toile de fond théorique est capable
d'assimiler la diversité des observations et expérimentations. Dans le domaine
SHS, ceci signifie que le travail au niveau des faits et de l'information
prendra une plus grande importance par rapport au travail des connaissances,
plus théoriques, plus conceptuel, pour la plupart des chercheurs. La production
aura aussi tendance à délaisser les livres – une situation que la crise
affectant aussi la publication des monographies ne pourra qu'aider. Bref, le
travail en SHS, la plupart du temps, prendra l'allure d'une vaste division du travail,
sous un mode distribué, et à l'ombre d'un grand parapluie paradigmatique.
D'herméneutique et critique, les sciences sociales glisseront progressivement
vers des pratiques plus proches des tendances positivistes et/ou réalistes qui
dominent une bonne partie de la recherche scientifique. Le projet de
« consilience » avancé en forme d'hypothèse par E. O. Wilson verra
ainsi une bonne partie des obstacles qui barraient sa route, définitivement
balayés.
Telle
est la première conséquence majeure probable de la mondialisation de ses
publications.
Une
deuxième conséquence majeure se déduit facilement de ce scénario. Une fois
constitué un ensemble de revues incontournables en SHS, les grands éditeurs, déjà
fort au courant de la chose, fondront sur ces proies avec l'avidité sans
pareille qu'on leur connaît et, rapidement, la crise des prix d'abonnements
s'étendra alors à l'ensemble des revues savantes.
En
parallèle, et troisième conséquence majeure, le féodalisme intellectuel qui
caractérise encore largement les isolats nationaux en SHS – par exemple les
phénomènes de mandarinat en France – sera rapidement bousculé pour être
remplacé, à l'instar des sciences de la nature par une élite mondialisée, s'exprimant
largement en anglais.
Au terme
de ce scénario, les sciences humaines auront essentiellement adopté l'ensemble
des comportements, structures et modes de publication qui se sont développés
d'abord dans les sciences de la nature. Qu'elles se soient ainsi adaptées au
monde des STM en y entrant à reculons pour ainsi dire, c'est-à-dire en
commençant par la mondialisation (aidée en cela par la numérisation) pour
construire une forme d'universalité compatible avec un comportement
paradigmatique classique et aboutir à un stade tel que le rêve de consilience
de E. O. Wilson puisse se renforcer, peu importe : le résultat demeure le même,
à savoir un ensemble SHS fermement arraisonné au vaisseau des STM. Et peu
importe aussi les protestations de ceux ou celles qui voudraient invoquer le
droit à l'interprétation, à la critique et à l'enracinement local : tout cela
passera bientôt pour des protestations nostalgiques glissant rapidement vers
l'archaïsme.
Telle
que présentée ici, la tendance affectant à la fois les STM et les SHS pourrait
paraître digne de l'épisode encore à
venir de l'épopée Star Wars : sinistre à souhait, il semble récuser d'avance
toute possibilité d'issue plus heureuse. La construction de cette intrigue est
due en partie au fait que j'ai le scénario prospectif a été présenté, exprès,
de manière unilatérale : voilà ce qui se passera inéluctablement si les grands
éditeurs commerciaux avancent sans rencontrer de résistance, comme si, en fait,
toute résistance était impossible. Mais l'assimilation par des éditeurs en
forme de borg – ici je glisse sans vergogne de Star Wars à Star Trek – ne
relève pas encore de la fatalité, précisément parce que des résistances
existent et s'organisent. J'ai fait allusion à la tentative utile, mais
finalement assez inefficace de la « Public Library of Science »; elle
n'est pas isolée. D'autres mouvements existent, dont deux me paraissent
particulièrement intéressants: je veux parler des archives ouvertes (c'est-à-dire
inter-opérables entre elles) et des archives en accès ouvert. Pour les
premières (« Open Archive Initiative » ou OAI), le but est de créer
des standards permettant à une multiplicité d'archives de se créer sans pour
autant devenir des ghettos intellectuels, ou des secrets bien gardés. En
offrant aux archives que des universités, centres de recherche, etc.
décideraient de créer, des normes pour produire, stocker et surtout repérer les
documents stockés, OAI ouvre la possibilité de créer un système ouvert, distribué,
indéfiniment extensible et non centralisé qui, au niveau des documents commence
à proliférer comme l'internet. À cette différence près que, dans ce cas-ci, le
réseau s'effectue par adhésion aux normes des OAI et non aux normes TCP/IP. Et,
tout comme l'internet, l'interopérabilité conduit à traverser les frontières
entre le domaine libre et le domaine commercial, ne laissant que l'obstacle
d'une procédure de paiement aux entités qui veulent conserver un modèle
financier de type commercial. OAI procède donc sur la base d'un raisonnement de
type infrastructurel, la condition de possibilité minimale pour fonder de
nouvelle manière le système de communication scientifique sans pour autant
exclure a priori les projets commerciaux ou aux formes commerciales (structure
d'abonnement classique par exemple).
OAI, en
soi, ne contribue pas directement aux stratégies de résistance, encore que, en
présentant une norme fonctionnant en présumant une situation distribuée, OAI
implicitement encourage la multiplication d'initiatives dans ce sens; tout
comme OAI, en permettant de franchir allègrement la frontière privée/publique,
peut contribuer à faciliter le glissement de documents privés dans le domaine
public au terme d'une certaine période d'attente qui n'est pas forcément
limitée aux éternités absurdes du droit d'auteur actuel[5].
Bref, OAI peut servir à tout le monde, même à un intranet (tout comme TCP/IP)
mais, ce faisant, OAI facilite la vie aux initiatives dispersées cherchant à
s'organiser en mode distribué.
Tout autre
est le projet d'archives en libre accès (« open access ») qui a
trouvé son expression propre dans le document publié le 14 février dernier sous
le nom de « Budapest Open Access Initiative » (BOAI). Personnellement
lié à ce projet puisque je fus l'une des personnes invitées par la Fondation
Soros pour voir comment coordonner diverses actions jusque là très dispersées,
j'y vois aussi le point d'ancrage des résistances en cours et à venir. En
effet, avec le soutien financier de Soros (3 millions de dollars sur trois ans)
et la convergence de diverses initiatives (SPARC, Biomed Central, Bioline,
Public Library of Science, etc.), on voit s'amorcer une véritable stratégie,
pour le moment limitée aux STM, mais qui n'attend qu'une bonne initiative pour
démarrer dans les sciences humaines aussi.
Les
projets d'archivage en libre accès prennent deux formes fondamentales : d'un
côté, on trouve la stratégie de l'auto-archivage des articles acceptés par une
revue, mais pas encore complètement corrigés pour l'édition finale. Cette
stratégie vise à contourner les règles du droit d'auteur tout en s'appuyant sur
la labélisation de l'article par une revue donnée. En plaçant les articles
auto-archivés en conformité avec les normes de l'OAI, on leur offre, de
surcroît, la possibilité de se faire
repérer par le truchement d'un seul appareil ou moteur de recherche; en offrant
de surcroît une technique distribuée de repérage des citations, une forme
étendue du SCI peut indéfiniment se construire et redoubler les chances de se
faire voir, lire et citer.
La
deuxième suggestion émanant de BOAI consiste à ouvrir l'accès aux documents
scientifiques soit en retenant la formule de revues s'appuyant sur des archives
ouvertes, soit en constituant des archives ouvertes doublées d'un processus
d'évaluation par les pairs. Cette dernière voie, empruntée par Biomed Central
en particulier, est d'autant plus intéressante qu'elle met en évidence une
conséquence forte de la numérisation : la publication numérique peut désormais
se concevoir indépendamment de l'évaluation, si bien que l'on peut mettre
commencer par mettre les articles en circulation, et ensuite les soumettre à
l'évaluation. Du point de vue du lecteur, libre à lui ou à elle de se limiter
aux secteurs évalués, ou, dans l'hypothèse où la première quête ne donne rien,
d'étendre la recherche à l'ensemble de l'archive. Ceci permet aux documents
provenant de centres crédibles (universités, institutions de recherche) de
faire circuler très rapidement les produits de la recherche. Ceci permet ensuite
d'évaluer, peut-être selon divers points de vue et dans l'optique de diverses
spécialités, les textes mis en circulation par des équipes éditoriales agréées.
Cela permet aussi à tout chercheur de trouver les travaux pertinents de
collègues respectés avant même leur première validation par les pairs. Dans le
cas de chercheurs à la réputation établie, ce manque de validation prend une
importance secondaire. Enfin, cela permet de trouver des travaux de jeunes
chercheurs, même s'ils n'ont pas été validés, dans les cas où l'on tient à
effectuer une recherche exhaustive sur un sujet donné précis. Au total, donc,
BOAI préconise l'amélioration et de la circulation des documents scientifiques,
et des processus de validation par les pairs.
Mais il
y a plus. Face à des géants de la
publication comme ceux qui existent en STM et qui sont en voie de
formation en SHS, une lutte frontale paraît souvent inutile, voire suicidaire,
aussi inutile et suicidaire qu'une lutte frontale contre Microsoft dans le
domaine des logiciels. Or, la stratégie des archives en accès libre, par son
côté décentralisé, mais distribué, et par la gratuité de l'accès, ressemble
fort aux stratégies mises en place dans le domaine du logiciel à code source
libre dont GNU/Linux est devenu la figure emblématique. Battu d'avance sur le
terrain d'une économie de marché largement orientée dans un sens monopoliste,
le combat peut reprendre avec d'excellentes chances de succès à l'intérieur de
nouvelles règles du jeu économique qui reviennent en fait à redéfinir le
domaine public et à lutter pour son instauration solide comme base d'activités
économiques saines.
Une
stratégie fondée sur des archives ouvertes, interopérables au sens de OAI, et
doublées d'instances sérieuses d'évaluation, devrait permettre de lancer un
mouvement de publications scientifiques susceptible à terme de rallier
l'essentiel des acteurs pertinents de la recherche scientifique. Déjà, dans de
nombreuses universités nord-américaines, les discussions vont bon train pour
créer des dépôts ouverts d'articles et autres documents et la conclusion
généralement admise à ce stade-ci des débats, c’est que le problème est
beaucoup plus un problème politique, en particulier de politique d'évaluation
des carrières, qu'un problème technique ou financier. Créer de telles archives
est simple; les gérer aussi. Les coûts, comparés aux abonnements actuels des
revues scientifiques, paraissent plus que raisonnables, parfois même
dérisoires. La question des archives en accès libre relève donc plus d'une politique
des carrières scientifiques que de tout autre paramètre.
Comment
situer les pays francophones dans ces mouvements de fond. Si l'analyse qui
précède fait sens, il convient d'abord de remarquer que la tendance à la
mondialisation - elle s'affirme là comme ailleurs - va avantager la langue
anglaise. Il convient lors de ne pas succomber immédiatement au réflexe
défensif qui consiste à monter sur une barricade sans vérifier d'abord si , oui
ou non, elle garde l'entrée d'un cul-de-sac. Mieux vaut, me semble-t-il, bien
réfléchir aux fonctions de la publication et définir ce qui est nécessaire pour
chaque fonction. Ainsi, pour la projection mondiale, l'usage de la langue
anglaise semble souhaitable, très souhaitable même, et l'apparition d'archives
en libres accès devrait coïncider avec une forte prise de conscience de la
nécessité d'évoluer dans ce sens. Reste à trouver les moyens d'appuyer cette
expression dans une langue que l'on maîtrise peut-être suffisamment au niveau
passif, mais beaucoup moins bien au niveau actif. La traduction automatique
permettra peut-être de dégrossir ce genre de travail dans un avenir pas trop
éloigné., encore qu'il ne faille pas trop se faire d'illusions sur des outils
qui me paraissent actuellement plus propres à créer des textes de nature
oulipienne plutôt que de vraies traductions. Ensuite reste la fonction
éducative de ces textes : aux niveaux les plus élevés de l'Université, on lit
régulièrement des travaux de recherche; or, il semble un peu étrange de devoir
lire les savants ouvrages de ses propres professeurs dans une langue étrangère.
La publication bilingue (ou multilingue)me semble donc parfaitement indiquée,
d'autant plus indiquée que, en fait, publier et en français et en anglais offre
quelques avantages mondiaux par rapport à la publication unilingue. Si publier
en français et en anglais donne 10% de lecteurs en plus, cela devrait aussi en
gros 10% de citations en plus... et le facteur d'impact grimpe!
Ces
hypothèses avancées, il faut aussi considérer les réalités. Dans les pays
francophones, les revues en sciences humaines sont souvent ou commerciales ou
confidentielles. Les presses universitaires sont faibles. D'un côté comme de
l'autre la notion d'évaluation par les pairs n'est même pas acquise d'avance.
Le chercheur-intellectuel fonctionne encore souvent sur le mode d'une figure de
proue conduisant un petit comité éditorial de disciples ou d'amis moins bien
dotés en capital symbolique et les revues étayent des chapelles diverses d'où
l'on mène de vaillantes polémiques contre la chapelle voisine ou quelque
barbare. À l'intérieur, en revanche, l'esprit de parti règne[6].
Dans le cas des revues commerciales, il faut aussi comprendre que le cadre
français des maisons d'édition est extrêmement conservateur : quand les maisons
d'édition ne sont pas en train de faire signer des pétitions à leurs auteurs
pour protester contre le manque à gagner putatif qu'engendrerait le prêt sans
contrepartie en bibliothèques, elles chargent les instances pertinent de
menacer des bibliothécaires qui ont eu l'audace de mettre en ligne un texte
complètement méconnu ou oublié, simplement parce qu'une clause obscure de
l'extension du droit d'auteur liée aux années de guerre, a été négligée. La
mésaventure est arrivée à la sympathique Bibliothèque de Lisieux qui, toute
seule, sans soutien particulier, s'amuse à créer une bibliothèque numérique
aussi utile que drôle et originale. Le climat donc, en France du moins, n'est
guère favorable aux initiatives, les pouvoirs en place, intellectuels ou
économiques, ayant tendance à évaluer tout changement à l'aune de la menace. Le
millier de revues en sciences humaines en France se caractérise aussi par une
extrême dispersion, une extrême faiblesse des moyens et, par voie de
conséquence, une fragilité telle que les marges de manoeuvre sont simplement
inexistantes. Les plus importantes parmi elles sont souvent la propriété
d'éditeurs commerciaux qui, sans jouir de la taille des grands éditeurs
commerciaux internationaux, partagent assez bien le même sens de la rapacité.
« Small » n'est pas toujours « beautiful », en dépit de
tous les romantismes dérivés de quelque écologisme, surtout quand la peur de ne
pas survivre tenaille le ventre du petit.
Dans ce
paysage relativement peu encourageant – mais peut-être suis-je trop pessimiste
– je vois malgré tout quelques avenues possibles:
1.Les bibliothécaires commencent sérieusement à se
mobiliser et l'idée de publications en accès libre, ainsi que les archives
ouvertes commencent à faire leur chemin dans ces secteurs. Pensons à Hélène
Bosc, à l'INRA; pensons à Hervé Le
Crosnier, à l'Université de Caen. Pensons à Elizabeth Cherhal et ses collègues
de Mathdoc à Grenoble; et bien d'autres encore.
2.Des mouvements d'approche intéressants commencent à
se déployer. Je pense évidemment et en particulier aux thèses en ligne,
chantier indispensable pour mettre les mains dans le cambouis et commencer à
maîtriser les outils de publication électronique en général. En France
l'Université de Lyon-2 (Lumière), avec Jean-Paul Ducasse et son équipe, impliquée
avec l'Université de Montréal dans le projet « Cyberthèses », est en
train de peaufiner un outil de publication électronique entièrement libre et
que, par conséquent, chacun pourra non seulement utiliser librement, mais
également adapter à ses besoins ou même améliorer. Mais là encore, des
obstacles doivent être franchis. En France, l'Atelier des thèses ne semble pas
aisément s'adapter à l'idée que le projet des thèses pourrait évoluer sous une
forme moins centralisée, plus distribuée, ou l'Atelier pourrait jouer des rôles
plus spécifiques, par exemple au niveau des méta données.
3.Le mouvement des archives en accès libre a atteint le
monde de la physique, des math et de l'informatique en France. Cela peut aider
à offrir des modèles locaux pour des développements en direction des SHS.
Malheureusement, le monde de la recherche, en France, est extrêmement fragmenté
et les contacts interdisciplinaires ne sont pas fréquents.
4.Quelques mouvements ont été lancés en direction de la
coordination et planification (le PNER, par exemple) et même la production
(revues.org de Marin Dacos, en Avignon, soutenu par le ministère de la
Recherche et la Direction Générale des Bibliothèques), mais les effets de ces
projets demeurent problématiques et les changements politiques récents sont
susceptibles de modifier les trajectoires de manière significative.
5.Des initiatives lancées sur une base internationale,
en particulier francophone, pourraient beaucoup aider à faire démarrer des
projets d'archives en libre accès en SHS. Ceci aurait l'avantage de bâtir sur
l'expérience acquise dans les thèses, de répondre à des besoins intenses du
côté des pays du Sud, et d'aider à projeter la recherche francophone
mondialement. Cela dit, les instruments de cette coopération demeurent dispersés
(AUF, INTIF, Fonds francophone des inforoutes) et l'AUF rencontre des
difficultés à dépasser les traumatismes accompagnant la fin du mandat de Michel
Guillou.
Cela
dit, les universités sont souvent éclatées en facultés et les SHS apparaissent
soigneusement séparées des sciences de la nature, de la médecine, des écoles
d'ingénieurs, des facultés de droit, etc. Ceci ne facilite pas le transfert
d'idées et de méthodes d'un secteur à l'autre et le centralisme de l'Éducation
nationale, par son gigantisme, ne peut guère compenser. Par ailleurs, les
bibliothèques ont été longtemps les parents pauvres des institutions françaises
et le poids des bibliothécaires, par voie de conséquence, demeure faible.
De
meilleures chances résident dans les grandes institutions de recherche. Il faut
noter que Philippe Kourilsky, de l'Institut Pasteur, intervient dans Biomed
Central; on peut donc présumer que cet Institut pourrait jouer un rôle de tout
premier plan dans ce domaine. De même les grands organismes de recherche, INRA,
INRIA, CEA, INSERM, etc. pourraient décider de revoir leur politique de
publication et soudainement, avec une politique d'évaluation bien retravaillée,
basculer dans les archives en accès libre. L'INRA apparaît comme une des
institutions où l'on a le plus exploré et discuté ces hypothèses et un de ses
revues, Reproduction animale se
trouve désormais en accès libre (avec d'ailleurs des effets très positifs sur
sa visibilité).
Au total
donc, la France ne paraît pas disposer d'un potentiel de manoeuvre très élevé
pour prendre des initiatives dans ce domaine, ce qui signifie que la
francophonie n'aura probablement guère d'autre choix que de s'inscrire dans des
tendances et mouvement nés ailleurs. En effet, les autres pays pays
francophones sont trop petits, s'ils sont du Nord, et trop pauvres s'ils sont
du Sud pour pouvoir prétendre à autre chose que des actes de présence plus ou
moins symboliques. Quand on parle de collections de centaines de titres,
quelques titres ou mêmes deux ou trois dizaines de périodiques ne font
simplement pas le poids. On se gargarise du mot « portail » sans même
se rendre compte que ce type de concept est en train d'être déjà délaissé pour
des solutions beaucoup plus réticulées et distribuées, beaucoup plus
interconnectées aussi, comme CrossRef, par exemple. En sciences humaines, il
faudrait que le CNRS et les MSH se lancent dans l'aventure. On en parle, bien
sûr, mais les gestes sont lents et les rigidités bureaucratiques apparaissent
nombreuses. Face à la rapidité des entreprises étrangères, les institutions
française apparaissent souvent lourdes et incapables d'agir rapidement en dépit
d'un fond d'analyse et de réflexion souvent d'excellente qualité. En France, on
ne lance pratiquement jamais de mouvements; on crée des monuments. Or, la
fluidité du numérique s'accommode mal du type de philosophie qui crée l'immense
BNF mais demeure incapable de libérer du contenu rapidement dans la Toile. Le
numérique se marie mal à l'arsenal!
Mais
pour ne pas laisser l'auditeur/lecteur sur une note entièrement morose, je
voudrais quand même proposer un bref plan d'action:
1.Impulser un mode de publication numérique national
fondé sur XML qui en garantit l'interopérabilité sans trop de soucis;
travailler les méta données minimalement selon les préceptes de l'OAI. Tout
cela est disponible à Lyon-2, chez Jean-Paul Ducasse; mieux, il est prêt à
donner tous ces outils car ils sont en code source libres.
2.Travailler le plus vite possible à effectuer une
conversion rétrospective des revues savantes françaises (et, le cas échéant,
francophone, à travers des accords de coopération adéquats) en commençant,
pragmatiquement, par les plus ouvertes à l'idée. En donnant un accès libre à
ces fonds rétrospectifs, et en les arrimant à des projets libres
internationaux, une place de choix sera créée pour la langue française, en
coordination avec d'autres langues, dont l'anglais bien sûr.
3.Commencer à convertir des revues et à créer des
archives ouvertes avec des équipes de jeunes chercheurs pour lancer les bases
d'un dispositif de publication numérique en SHS qui sera prêt et disponible
quand les publications les plus récalcitrantes auront enfin compris et accepté
qu'il « faut en passer par là ».
Ces
trois axes d'intervention requerront des appuis institutionnels et financiers
qui, sans être immenses, devront être quand même soutenus par des fonds
significatifs et surtout stables pendant une décennie au moins.
Sans ce
genre d'intervention, et sans ce genre de prise de conscience, les SHS se
mondialiseront de toutes les façons, mais sans les francophones...
[1]disponible en anglais dans le site de l'Association of Research Libraries, http://www.arl.org/arl/proceedings/138/guedon.html, et en français dans le site Edelec de l'Université de Lyon-2 (Lumière), http://doc-iep.univ-lyon2.fr/edelec. J'en profite pour remercier chaleureusement l'équipe de Jean-Paul Ducasse, à l'Université Lyon-2, d'avoir pris la peine de traduire ce texte.
[2]La liste « Newjour » (pour « New Journals » donne plus de 11 000 titres en juin 2002. Voir http://gort.ucsd.edu/newjour/toc.html.
[3]http://buweb.univ-angers.fr/BUNET/Revues/
[4]Ayant récemment vu des produits fondés sur la technologie e-ink, et comprenant la vitesse de l'évolution de cette technologie, il est fort possible que la domination du papier soit menacée dans environ 5-8 ans; mais le règne du papier durera plus longtemps, évidemment, en coexistence avec ces nouveaux supports.
[5]On invoque souvent l'argument selon lequel le droit d'auteur ou le copyright existe pour stimuler la créativité; on peut néanmoins se demander comment une extension de la protection 70 ans au-delà de la mort de l'auteur peut stimuler la créativité de cet auteur...
[6]J'ai fait face à une mésaventure assez drôle à cet égard. Une revue de communication, bien connue en France, m'a demandé, il y a deux ans environ, de rendre compte d'un ouvrage. Je lis l'ouvrage, le trouve exécrable, et l'écrit en documentant, bien sûr. Mon travail est accueilli par un silence assourdissant! Il m'a fallu essentiellement menacer le rédacteur-en-chef de décrire les pratiques éditoriales de sa revue aux États-Unis pour qu'il accepte de publier mon compte-rendu (en ajoutant d'ailleurs une réponse de l'auteur visé, mais cela me paraît tout à fait acceptable). Auparavant, un collaborateur avait tenté de m'expliquer que l'on avait souhaité une « note de lecture », et non une critique... Sans commentaire.