Titre                             : Internet, multimédia et université; une problématique des contingences
            organisationnelles dans le choix des dispositifs technologiques

Auteur                          : Alain Laramée, Professeur titulaire

Contributeur(s)  :

Organisme                    : Télé-université, Québec

Sujet                            : Du livre à internet, quelle(s) université(s) ?

Date                             : 19, 20, 21 juin 2002

Manifestation                : Colloque Franco-Québécois, Paris

Label                            : Internet-Paris 2002.htm

_________

        L'évolution des innovations dans le domaine des technologies de l'information et des communications (TIC) et les développements  progressifs des champs d'application ont fait émerger une industrie et un réseau d'entreprises qui se spécialisent dans le développement d'usages constituant à la fois un marché d'offre et de demandes mais également une industrie de recherche et de développement de nouvelles technologies et de nouveaux usages.

Depuis quelques années, ce mouvement de pénétration graduelle des TIC dans le champ social a rejoint  l'enseignement supérieur. Encore au stade de bricolage et de questionnement, tant en termes d'usages potentiels, de procès organisationnels, que de dynamiques institutionnelles, cette avancée  technico-économique revêt de multiples formes et emprunte des parcours qui, selon leur nature respective, viennent interroger à la fois la représentation et les fondements de l'institution universitaire et leur traduction concrète dans la structure et les modes d'organisation du travail des principaux acteurs responsables de la mission et de l'atteinte des objectifs de l'institution, soit les professeurs d'université.

Plusieurs formes de pressions sont effectuées à la fois sur le mode de fonctionnement de l'université, sa mission, son organisation, la dynamique de ses acteurs, l'activité pédagogique, la communication entre le professeur et l'étudiant etc. Ces pressions tant de l'intérieur que de l'extérieur contingentent l'univers des possibles et conduisent les acteurs universitaires à repenser leurs rôles, leurs fonctions, leur autonomie pour y répondre de manière adéquate que ce soit en présentant une résistance bienveillante ou en intégrant ces innovations dans un changement plus ou moins radicale de l'organisation et de la prestation de l'enseignement. Désormais, par la technologie internet, on peut entrer dans la salle de cours, jusque là hermétique, chasse gardée du professeur, du moins on frappe de manière constante à sa porte.

Comme dans toute innovation technologique affectant l'organisation et la prestance de services, il importe donc de bien cerner la nature de ces contingences, leurs objets, leur provenance, les intérêts en jeu, la dynamique des rapports de force pour rationaliser un tant soit peu le cadre des possibles et permettre des choix éclairés.

Nous proposons donc de contribuer à cet éclairage en exposant quelques unes de ces contingences qui induisent un ordre de questions relatives aux représentations, aux modes d'organisation et aux pratiques conventionnelles de l'enseignement universitaire.

 

Les contingences des innovations technologiques

 

Il importe d'emblée  de ne pas réserver le domaine des innovations technologiques actuelles à la seule technologie Internet mais d'inclure également les innovations dans le domaine du multimédia. Ces dernières, notamment avec le disque compact (DC) sont aussi importantes du moins dans leur potentiel d'application. Ces innovations permettent de multiples applications pédagogiques et communicationnelles. Au plan pédagogique on notera la médiatisation de contenus pré-programmé comme: la présentation dynamique  d'informations relatives au cours, le dialogue tutorielle, la simulation et la modélisation, les tests interactifs, l'individualisation des études, les diagnostics auto-réflexifs, l'apprentissage assisté d'un maître "invisible", le choix de parcours cognitif adapté, l'adaptation aux styles cognitifs, … Au plan communicationnel, le courrier électronique, les conférences assistées par ordinateur, les forums et les babillards électroniques, l'accès à des banques de données, l'édition en ligne, les travaux, les évaluations et les corrections en ligne,… Ces possibilités conduisent d'une part à ouvrir la salle de cours à un nouvel espace plus ou moins intégré et plus au moins indépendant au point dans certaines institutions de s'affranchir de cette salle. Ce qui est le cas par exemple des institutions d'enseignement à distance.

        Ces innovations, sans être déterministes, agissent en tant que pressions sur les choix des espaces optimaux d'enseignement universitaire notamment quant à leur pertinence respective, leur qualité et leur performance. Des critères d'évaluation  relatifs à l'intégration des technologies en complémentarité ou en substitution de la salle de classe doivent être élaborés par les différents acteurs. Malheureusement,  peu de débats sont faits encore sur ces critères et ce qui doit les sous-tendre en tant que modèles et représentations de l'université de sorte que diverses stratégies sont mises en œuvre favorisant davantage des prescriptions et des intérêts de nature privée que publique (FQPPU, 1997).

 

Les contingences organisationnelles internes

 

L'enseignement universitaire comporte des activités de conception (recherche, structuration, mise en forme, design pédagogique), de production (transparents, textes, médiatisation,…) et de diffusion, traditionnellement devant un groupe d'étudiants pendant un temps déterminé. Le professeur est maître d'œuvre et sa prestation d'enseignement étant personnalisé, une partie du contenu non négligeable provient de la présentation de soi dans l'acte même de l'enseignement et ce, on le sait, selon diverses qualités de performance. Toutefois, mise à part l'obligation de soumettre son syllabus à une équipe départementale dans certaines institutions, la médiatisation des contenus, avec tout ce que cela comporte d'expertises  et de transparence des contenus et des prestations, vient changer de manière importante à la fois les formes de l'autonomie universitaire et l'emprise du professeur sur sa prestation. Médiatiser soit sur Internet ou en multimédia, ce qui varie évidemment selon le niveau de complexité médiatique et de l'interactivité, nécessite de partager son expertise voir de la modifier, avec d'autres experts comme des analystes et techniciens informatiques, en audiovisuel, en programmation, en graphisme,…  De seul devant sa classe le professeur devient membre d'une équipe techno-pédagogique  dans laquelle il doit s'intégrer parfois même en négocier la direction. Cette dynamique colporte plusieurs sources de contingences organisationnelles sur l'activé éducative qui doivent être prises en compte dans l'analyse des choix techno-pédagogiques et des modes d'organisation du travail en conséquence.

Par économie d'écriture, nous ne les développerons pas ici mais n'en ferons qu'une brève énumération:

·        la tendance à limiter les options technologiques pour permettre des économies de licence mais également d'échelle quand à la diffusion et la reproduction

·        la tendance à standardiser les prototypes techno-pédagogique pour  minimiser les frais inhérents à l'innovation et à la recherche continues de nouveaux modèles techno-pédagogiques.

·        la tendance à déplacer la problématique du contenu vers celle du contenant se manifestant notamment par le déplacement du contrôle de l'équipe techno-pédagogique du professeur vers un chargé et chef de projet dont l'expertise est technologique.

·        la tendance à substituer une approche d'ingénierie des processus cognitifs, sous forme de méthode de structuration du travail intellectuel, à celle de la communication pédagogique ouverte et interactive

·        la tendance à prioriser une logique de l'éditique plutôt qu'éditoriale priorisant une organisation fordisme du travail plutôt qu'organique.

·        la tendance à prioriser les contenus facilement reproductibles et à moindre coût et à large bassins de clientèles

 

Ces tendances agissent sous diverses formes mais nécessitent d'être évaluer et prises en compte dans toute projet de médiatisation et de diffusion multimédiatique que ce soit par Internet ou autre.

Que ce soit sous l'appellation de "campus virtuel", de "presses universitaires" ou de "e-learning", les modèles d'organisation et de déploiement d'internet et du multimédia dans les universités militent actuellement davantage vers une prise en charge des contenus par une "machine ingénieuse" que de concevoir et d'adapter cette machine à d'autres  contingences souvent changeantes, soit celles de la communication éducative.

 

Les contingences externes

 

Le contexte socioéconomique dans lequel doit évoluer l'université est caractérisé depuis plus d'une décennie, du moins au Québec, par une rationalisation des ressources imparties à l'université tout en ayant sensiblement la même quantité d'étudiants; par une modification  des paramètres gouvernementaux de financement des universités qui conduit à instaurer d'abord une dynamique paradoxale d'accentuation de la concurrence inter-universitaire et d'incitation  aux économies de prestation par regroupements de programmes et d'institutions ou par une diminution des coûts pro rata de la prestation d'enseignement. Cette finalité économique a ouvert la porte à de multiples projets qui, sous couvert parfois de bonnes intentions pédagogiques, visent plus ou moins à remplacer ou à diminuer l'importance quantitative et financière de la ressource professorale  dans la prestation des activités d'enseignement.

        Par ailleurs, la volonté manifestée par l'état dans ses programmes de financement de la recherche et également de l'enseignement, d'inciter les universités à développer une programmation en partenariat avec les entreprises privées, a produit de multiples formes d'organisations et de projets qui ont conduit en retour ces mêmes entreprises à proposer des modalités de partenariat intéressé aux universités notamment pour le déploiement d'usages et de dispositifs de technologies reliées à l'enseignement universitaire.

Cette dynamique de partenariat "contraint" a conduit d'une part à l'élaboration de projets lucratifs plus ou moins farfelus (Groupe Innovatech, 1996; CREPUQ, 1998) d'éditions de masse de cours à large clientèle mettant à contribution les universités en tant que fournisseurs de contenus (les professeurs) mais surtout a contribué à édifier un cadre de référence pour aborder le déploiement des TIC dans l'enseignement supérieur selon une perspective utilitariste, productiviste et mercantile. Quoique présenté sous des manières moins cavalières qu'il y a quelques années, l'approche éditique avec tout ce qu'elle implique comme modèles et stratégies d'industrialisation de masse de l'enseignement supérieur est désormais sous-jacente dans les projets en cours, les cadres d'analyse et d'évaluation des expériences, et est considérée comme solution aux problèmes de financement universitaire et de concurrence de plus en plus appréhendée d'outre frontière. À cet effet, le vocabulaire propre à cette industrie est de plus en plus présent aux tables d'administration et de planification universitaires et dans les diverses discussions à propos des TIC dans l'enseignement supérieur. Par exemple, on ne parle plus de cours mais de biens livrables; plus d'étudiant mais d'apprenants; ni de classe mais d'environnement techno-pédagogique d'apprentissage;  ni d'enseignement mais de système  intelligent d'apprentissage; ni d'établissement mais de campus virtuel; ni d'institution mais de réseaux ou d'espaces de savoir; plus de professeurs mais de facilitateurs d'apprentissage (Bates, 1995).

Ces métaphores, isomorphismes (Hofstadter, 1980) de la perspective managériale (Deetz, 1992), sont de plus en plus légitimées et colportent non seulement une manière de penser l'enseignement et l'université mais surtout une manière de la réguler  (Friedberg, 1997), de la gérer et de l'actualiser.

 

Quelques questions en guise de conclusion

 

Dans une allocution au congrès annuel de l'an 2000 de la NCA , James Carrey s'aventurait à l'encontre du thème du congrès portant le titre "The engage discipline" en affirmant que l'université non seulement ne devait pas s'engager davantage dans le le champ socio-économique mais qu'elle s'y était déjà beaucoup trop engagée et qu'elle devait, sous peine de perdre son statut et sa légitimité sociale historique, plutôt s'y désengager. Pratiquer la résistance pour conserver sa distance seule garante de sa capacité et de sa mission sociale, réflexive et évolutive.

Certes, il y a plusieurs avantages pour l'université et plusieurs intérêts pour la société à déployer la technologie Internet et le multimédia tant dans l'enseignement que dans la recherche. Étant nous mêmes professeur dans une institution de formation à distance, nous n'en sommes que des plus averti. Mais l'université, et ses acteurs premiers que sont les professeures et les professeurs, doivent continuellement assumer leurs responsabilités sociales en préservant la mission sociale, culturelle et universelle, en se positionnement continuellement et de manière réfléchie sur les multiples transformations souvent implicites et intéressées que véhiculent les différents dispositifs technologiques et techniques mis, apparemment, sans intentions mercantiles à leur disposition.

Pour respecter cet impératif, le déploiement d'Internet et la motivation des multiples scénarios d'implantation dans le milieu universitaire devraient donc se faire en respectant les réponses concrètes que chaque milieu d'adoption d'usages spécifiques et de dispositifs techniques singuliers auraient apportées aux questions suivantes.

·        Est-ce que le dispositif va améliorer la qualité de l'enseignement?

·        Est-ce qu'un plus grand accès à l'enseignement universitaire sera ainsi assuré?

·        Quel(s) sont les risques de discrimination causés potentiellement par l'adoption d'un dispositif donné?

·        Comment va-t-on assurer l'ascendance de l'autorité universitaire par son corps professoral dans la conduite de médiatisation et de diffusion des cours mutlimédiatisés tant dans la décision, la planification que dans la mise en œuvre?

·        Comment optimiser l'idéal d'interactivité personnalisée rendue possible par l'Internet et la contrainte de temps inhérente à la disponibilité du professeur?

·        Quel prix attribuer et quels coûts sommes nous prêts à assumer pour réguler le paradoxe standardisation/interactivité?

·        Quelle formation technologique et à quel(s) dispositifs est-il souhaitable d'offrir aux professeurs

·        Qui et comment doivent se prendre les décisions relatives aux choix de dispositifs techno-pédagogiques.

·        Comment optimiser les effets escomptés d'économie de production et de diffusion par la standardisation et l'automatisation tout en préservant la dynamique constructiviste de la création pédagogique dans toute communication éducative?

·        Quel modèle éducatif et quel encadrement choisir pour assurer l'intégration harmonieuse du dispositif techno-pédagogique aux contingences de la conception – production et à celles du cheminement assisté de l'étudiant dans ses études.

 

Certes, ces questions ne sont pas exclusives mais suffisamment d'envergure et centrales pour pouvoir en générer d'autres plus précises et spécifiques aux différents contextes. Ce sera en réfléchissant à ces questions et en expérimentant ses réponses d'abord au plan théorique et institutionnel puis au plan local et concret que l'université devrait, à notre avis, orienter les nouveaux dispositifs technologiques communicationnels afin d'arrimer sa responsabilité sociale historique à la modernité technologique; un processus continue de réflexion pratique et de "knowing in action" à la manière de Donald Schön (1982; 1983 ).

 

 

 

 


Bibliographie

 

Bates,  Tony A.W. (1995), Technology, open learning and distance education, Routledge

Studies in distance education,

Carey' James W. (2000), "The engaged discipline", text of The distinguished Lecture

Carrol  C. Arnold, National communication Association, nov. 2000, Boston.

CREPUQ, 1996, Rapport sur le développement des nouvelles technologies de

 l'information et des communications dans le réseau universitaire québécois,

CREPUQ, Montréal.

CREPUQ, 1998, Projet D: Consortium universitaire de production multimédia; document de travail sur les orientations,  Montréal.

CREPUQ, 1999, Mise en valeur des technologies de l'information et des communications pour la formation universitaire; Énoncé de principes et d'orientation Projet, Sous-comité des technologies de l'information et des communications, 12 p.

Delamotte, Éric, 1993, "La formation comme lieu d'une industrialisation", dans Études de communication, no 14, Université Charles de Gaule, Lille, p. 61-71

Deetz, Stanley, (1992), Democracy in an age of corporate colonization; developments in

communication and the politics of everyday Life, State university of New-York Press

Fédération québécoise des professeures et des professeurs d'université (1997), L'université comme service public, FQPPU, Montréal, 18p.

Fédération québécoise des professeures et des professeurs d'université, 1997, Commentaire critique sur L'université devant l'avenir; perspective gouvernementale à légard des universités québécoises, FQPPU, mars 1998, p. 17.

Friedberg, Erhard, 1997, Le pouvoir et la règle, Dynamiques de l'action organisée, Seuil, Paris.

Groupe Innovitech, 1996, Les presses universitaires Multimédias (PUMM),Projet présenté au Groupe de travail sur la relance de la métropole, octobre 1996.

Hofstadter, Douglas, 1980, Goedel, Bach, Escher, an eternal golden braid, Library of vintage Books, New‑York

Laramée. Alain (1999) "Les TIC dans l'enseignement supérieur: la Télé-université et la

        logique des Presses Universitaires Multimédias", dans Actes du colloque

        international sur les Usages et services des télécommunications, l'IREST,

        L'ADERA, et la SEE; Bordeaux, Arcachon, 7-9 juin 1999, pp.173-183.

Laramée. Alain (1998), "L'enseignement supérieur et la logique des Presses

        Universitaires multimédias; de la dynamique institutionnelle à celle des acteurs",

        dans Industries éducatives; situations, approches, perspectives, sous la

        direction de Elisabeth Fichez et Julien Deceuninck, éd. du Conseil Scientifique de

         l'Université Charles-de-Gaule de Lille 3, pp. 127-137.

Laramée. Alain, 1994, "Télé-université, formation à distance et NTIC: du déterminisme technologique à la logique marchande", dans La notion de bien éducatif; services de formation et industries culturelles, Actes du colloque international Roubaix, 14-15 janvier 1994, Lille 3, pp.389-409.

Laramée, Alain, 1997, "Les nouvelles technologies de l'information à l'Université", dans Université, vol 7, no.1, p.12-13.

LICEF (1996), Définition du Campus Virtuel: Objectifs, méthodes, outils et principes de développement, document interne, préparé par Gilbert Paquette, Claude Ricciardi-Rigault, Claire Aubin et Chantal Paquin, 27p.

LICEF (1997), Méthode d'ingénierie d'un système d'apprentissage (MISA); Guide d'ingénierie, préparé par Gilbert Paquette, Françoise Crevier, Claire Aubin et al., Télé-université, 347pp.

Ministère de l'éducation du Québec, 1998,  L'université devant l'avenir; perspectives pour une politique gouvernementale à l'égard des universités québécoises, Ministère de l'éducation du Québec, février 1998.

Schön, Donald A., (1982), Some of What a Planner Knows - A Case Study of Knowing-in-Practice, Summer 1982, APA Journal, p. 351-364.

Schön, Donald, (1983), The reflexive practionner, how professional think in action, Basic

         Books, New‑York

Sélys (de), Gérard, 1998, "Un rêve fou des technocrates: L'école, grand marché", Le monde diplomatique, Juin 1998, p. 1-4.

Sirois Charles, Claude E. Forget, 1995, Le médium et les muses; la culture, les

télécommunications et l'autoroute de l'information, IRPP, Québec.