Titre : Les adultes, les formations et les
universités
Auteur : Pierre
Landry
Contributeur(s) :
Organisme : Observatoire des technologies pour
l’éducation en Europe
Sujet : Du livre à internet, quelle(s)
université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin 2002
Manifestation : Colloque Franco-Québécois, Paris
Label :
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Il
est possible des distinguer, depuis le milieu du XXe siècle, trois périodes en ce qui concerne l’organisation
de la formation des adultes en France.
Avant
la loi de 1971, l’accent était mis sur la formation initiale. Le système éducatif,
par le biais de la formation professionnelle, avait pour principale mission de
préparer les jeunes à l’entrée dans une vie active relativement stable du point
de vue des compétences requises.
Les grandes mutations
industrielles des années 60 ont amené à revoir ce schéma pour prendre en compte
les nouveaux métiers et accompagner l’acquisition de nouvelles compétences par
des adultes en évolution dans leurs entreprises ou en reconversion suite à des
arrêts d’activités. C’était l’un des objectifs de la loi de 1971 sur la
formation continue. Mais les organismes de formation des adultes ont reproduit
en grande partie la démarche scolaire au travers de stages de formation au
profit essentiellement des cadres et des techniciens supérieurs qui étaient déjà
les personnes actives les mieux formées. L’université a progressivement pris en
compte cette problématique en organisant des départements de formation continue
mais sans que cette offre soit intégrée dans les cursus universitaire
disciplinaires. Ce n’est que plus tard, avec les IUT, les DESS et autres
licences professionnelles qu’une offre de type universitaire s’est développée.
Depuis peu, une nouvelle
période s’ouvre avec l’accélération des évolutions technologiques et la
redistribution des activités au niveau mondial. D’exceptionnel, le changement
de métier ou d’activités devient la norme pour beaucoup d’actifs et ceci
plusieurs fois durant le vie active d’une personne avec pour conséquence des
mises à niveau techniques de plus en plus fréquentes. Conserver son emploi mais
aussi vivre pleinement son temps libre impliquent la nécessité de se former. On
parle maintenant de formation tout au long de la vie mais sans avoir mesurer
toutes les conséquences sur l’organisation de la formation initiale et continue.
Les systèmes formels d’éducation ne peuvent répondre en l’état à toutes ces
demandes d’autant moins que les formes limitées d’organisation des activités de
formation qu’ils proposent ne peuvent convenir à la très grande variété des
demandes. Si la société prend acte de ces nouvelles exigences intellectuelles
et culturelles, elle se doit alors de fournir à tous les moyens de développer
les compétences requises par ces exigences. Cette obligation s’imposera
particulièrement à l’université qui accueillera à terme un nombre d’étudiants
adultes supérieur au nombre des étudiants directement issus du système
d’enseignement secondaire.
Partant
de cette nouvelle situation, Edgar Pisani, ancien ministre de l’agriculture,
propose d’inverser la démarche en partant des besoins de formation continue,
engendrés par les activités des adultes, pour remonter vers la formation
initiale. Si l’on considère que la formation d’adulte tout au long de la vie
est d’une part centrée sur l’expérience et que d’autre part elle demande une
plus grande implication de la personne qui se forme, il devient nécessaire de
développer dès la formation initiale les aptitudes à se former tout au long de
la vie comme l’affirme Joffre Dumazedier depuis longtemps, mais dans un
contexte de société des loisirs. C’est encore plus vrai si les activités dans
notre société s’appuient de plus en plus sur la mobilisation des savoirs
socialisés et de la connaissance des personnes dans l’action. Il devient
nécessaire de créer les conditions socio-politiques pour lever les freins
économiques et psychologiques qui empêchent une large part de la population de
s’investir dans des actions formatrices mais aussi pour favoriser les processus
qui contribuent au développement personnel en accompagnant les initiatives personnelles
ou collectives responsabilisantes.
Or,
beaucoup de ces nouvelle aptitudes requises sont celles que l’on retrouvent
associées aux démarches auto-formatives : auto-direction de sa formation,
renforcement de l’autonomie des personnes qui se forment par rapport aux
institutions pour établir des relations de co-formation, importance des
démarches expérientielles pour favoriser la construction des connaissances par
la personne et pour placer dans une perspective historique l’évolution de ses
compétences. Plusieurs auteurs ont exploré la dimension éducative de
l’autoformation comme Philippe Carré, Professeur à l’université Paris X, la
dimension sociale de l’autoformation comme André Moisan, maître de conférences
aux Centre National des Arts et Métiers, qui considère que l’autoformation
devient un fait social dont l’utilité sociale est reconnue et, la dimension
existentielle de l’autoformation comme Gaston Pineau qui parle même de produire
sa vie au travers des histoires de vie (http://membres.lycos.fr/autograf/).
Organiser
sa formation pour se donner une forme en interaction avec soi, les autres et
son environnement est un bon contre poids à la tendance poussant à
l’individualisme des comportements au détriment d’une participation active au
développement de la société. C’est également une manière d’éviter l’injonction
paradoxale du « soyez autonome » en décidant soi-même de ses niveaux
de responsabilité en toute connaissance de causes. C’est aussi réagir à l’offre
de solo-formation qui propose des apprentissages dans la solitude face à
l’écran en rappelant la dimension sociale de toute formation, autonomie ne
voulant pas dire solitude mais prise de distance par rapport aux différentes
facettes du processus de formation.
Le
grand défi pour les enseignants sera de savoir accompagner les élèves puis les
étudiants dans le développement de ces nouvelles compétences tout en veillant à
la transmission des savoirs dans une complémentarité équilibrée, bénéfique pour
l’étudiant et pour la société. Des tentatives encourageantes apparaissent dans
la société civile avec les Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs, ou à
l’Ecole, au Collège et au Lycée
(Programmes Personnalisés d'Aide et de Progrès ; IDD : Itinéraires de
découvertes ; TPE : travaux personnels encadrés ; Expériences
scientifiques avec « La main à la pâte » ; B2i : brevet
informatique et internet) comme le montre cet article publié par Le café
pédagogique (www.cafepedagogique.net) :
« Un point important
du B2i est sa volonté de s'inscrire dans la continuité de la scolarité, depuis
le primaire jusqu'au collège. Cette volonté affirmée se heurte cependant au
seuils école/collège et collège/lycée. C'est pourquoi en déterminant deux
niveaux de B2i il entérine les seuils traditionnels, mais introduit la
continuité au sein de chaque niveau. C'est surtout l'idée de continuité dans
l'apprentissage qui est sous jacente. En intégrant plusieurs disciplines (plan
synchronique) et l'évolution continue au travers de niveaux successifs (plan
diachronique), le B2i se veut incitatif à une réflexion sur ce qu'est
l'apprentissage.
Il me semble que depuis
plusieurs années le changement du système éducatif s'appuie sur des dispositifs
de ce genre. L'évaluation en CE2, 6è et seconde, les livrets de compétences en
primaire, les itinéraires de découvertes ou les TPE sont autant d'éléments
nouveaux qu'il nous faut décrypter. Ainsi le sens qui se révèle à la lecture
des documents sur le B2i serait une forme nouvelle de dispositif basée sur la
notion de livret de compétence, interdisciplinaire et continu. Il promeut les
notions de socle, d'équipe et de progression permanente, comme points de repère
pour l'action des enseignants. »
Au
niveau universitaire, la mise en place de centres de ressources éducatives et
l’intérêt porté aux « campus numérique » montrent que la
problématique du changement est acceptée. Cependant, les démarches semblent
privilégier l’entrée par les outils et la médiatisation des contenus et
sousestimer les aspects concernant la pédagogie, l’apprentissage et les
conditions sociologiques du changement dans les organisations. Ce n’est que par
une vision claire des finalités de l’université que l’insertion des outils
informatisés prendront du sens et pourront contribués à l’adaptation des
processus à la nouvelle donne.
Plus
radicalement, l’approche de la formation par alternance a déjà permis de
redonner à l’expérience une place importante en formation initiale non
seulement pour des formations techniques mais aussi pour des formations d’ingénieurs
même s’il s’agit plus d’une juxtaposition que d’une synergie. La formation par
l’expérience, dans la lignée de Dewey, Kolb et Mezirow a déjà une longue
histoire. Le livre « La formation expérientielle » de B. Courtois et
G. Pineau, bien que paru en 1991, est toujours d’actualité. Mettre en
dialectique expérience et savoirs serait un moyen de re-synchronisé le système
éducatif avec les réalités d’une société en évolution rapide et d’échapper à la
tendance du système éducatif à fonctionner en autarcie.
La
sphère du politique a pris en partie conscience de ces changements. Le vote de
la loi de 2001 sur le valorisation des acquis de l’expérience (VAE) élargissant
celle de 1991 sur la valorisation des acquis professionnels (VAP), permet de
valider un parcours de travail pour obtenir tout ou partie d’un diplôme. C’est
l’opportunité pour l’université de s’ouvrir sur le monde de l’économie et celui
des savoirs d’action qui émergent en situation de travail.
Beaucoup
de travaux de recherche portent sur la pédagogie ou sur la didactique mais
beaucoup moins sur l’apprentissage. Le champ de l’autoformation (se donner une
forme) dans sa dimension éducative, concerne la manière dont la personne qui se
forme organise ses activités de formation en mobilisant par elle-même des
ressources humaines et matérielles disponibles dans son environnement.
L’université devra ré-équilibrer le triangle pédagogique, popularisé par Jean
Houssaye, si elle veut s’insérer dans le mouvement de la formation tout au long
de sa vie et tenir compte de l’expérience des adultes dans le déroulement des
activités éducatives permettant ainsi d’alterner activités de travail et
activités éducatives et, de valoriser les acquis de l’expérience. Pour cela,
l’ensemble du système éducatif devra inventer de nouvelle formes
organisationnelles autoformatives pour que le rapport entre activités et
(auto)formation s’harmonise pleinement autour d’une dialectique
connaissances/compétences.
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Albéro B., L’autoformation
en contexte institutionnel, L’Harmattan, 2000
·
Bernard M., Penser
la mise à distance en formation, L’Harmattan, 1999
·
Carré Ph., Jézégou A.,
Paquelin D., Accompagner des formations ouvertes; conférence de consensus,
L’Harmattan, 2001
·
Carré Ph., Moisan A.,
Poisson D., L'Autoformation : psychopédagogie, ingénierie, sociologie,
PUF1997
·
Cherqui I., Validation
des acquis de l'expérience et universités : quel avenir ? L’harmattan, 2001
·
Clenet c. « Pour une ingénierie de l’accompagnement de
l’autoformation dans la formation par alternance » Etude de récits de pratiques d’accompagnements
d’apprentis et de tuteurs d’une formation post BTS de la Plasturgie. Diplôme
d’Etudes Supérieures Spécialisées « Stratégie et Ingénierie en Formation
d’Adultes », Université François Rabelais de Tours. Université de Rennes
II. Année 2000
·
Courtois B., Pineau G.,
La Formation expérientielle des adultes, La documentation française,
1991
·
Dewey J., Experience
and education, Touchstone Book, New York, 1997
·
Dewey J., How we
think, Promotheus Books, New York, 1991
·
Dumazedier J., Vers
une civilisation du loisir ? Seuil, 1962
·
Jézegou A., La
Formation à distance: enjeux perspectives limites de l'individualisation,
L’Harmattan, 1998
·
Kolb D., Experiential learning, Prentice‑Hall, 1984
·
Mezirow J., Penser
son expérience : développer l’autoformation, Chronique sociale, 2001
·
Pineau G., Accompagnements
et Histoire de vie, L’Harmattan, 1998
·
Carrefours de
l’éducation, n°7, CNDP d’Amiens, 1999 , 8 articles autour du triangle
pédagogique
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Carrefours de
l’éducation, n°12, CNDP d’Amiens, 3001, numéro spécial sur « pratiques
réflexives et partenariat » coordonné par D. Zay