Titre :
L'UNIVERSITÉ ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION (NTIC) : QUELS
CHANGEMENTS PÉDAGOGIQUES?
Auteur : Philippe Marton,
Professeur titulaire, Directeur du GRAIM
Contributeur(s) :
Organisme : Faculté des sciences de l'éducation, Université Laval, Québec
Sujet : Du livre à internet, quelle(s)
université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin 2002
Manifestation : Colloque Franco-Québécois, Paris
Label : Changements_pedagogiques.Marton.htm
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Du livre à Internet, quel fabuleux voyage réalisé par
les humains passant du support papier avec l'imprimerie aux supports
informatiques numériques. Quel voyage fantastique de cinq siècles, d'Érasme à
Bill Gates! Quelle accélération devant cette fin du XXe siècle!(Allègre 1995)
Une véritable révolution est commencée touchant
toutes les sphères de la société. Plus rien ne sera comme avant, car de
profonds changements sont en train d'émerger, créant des fractures importantes
et douloureuses un peu partout.
Selon plusieurs experts, nous sommes en train de
traverser une grande transformation, une importante mutation comme lors du
passage de l'écriture à celle de l'imprimerie, mais à une bien plus grande
vitesse.(Serres 2001)
Ces changements rapides d'époque et de support de
l'information se répercutent dans l'espace où l'on emmagasine et distribue,
grâce à une puissance toujours accrue, toute la « mémoire du monde »,
qui, dans le temps, devient accessible, instantanément, en tout lieu, par
n'importe qui, de n'importe où! (Balle, 1997)
Tout cela provoque aussi, de plus en plus, des
changements d'attitude chez les humains qui, de moins en moins, vivent comme
avant! (Fisher 1999)
Au niveau universitaire, les attitudes pédagogiques
nouvelles apparaissent lentement, mais il y a encore beaucoup trop de
professeurs qui lisent, qui parlent dans des amphithéâtres à des groupes
d'étudiants, nombreux, qui écoutent encore!
ET LES
UNIVERSITÉS?
Paradoxalement, avec l'avènement de cette nouvelle
époque, en plein cœur de cette révolution, nos universités occidentales
martèlent et égrènent des nouveaux concepts bien plus mercantiles que
pédagogiques : rentabilité, production, performance, consommation, clientèle,
population cible, marketing, ressources humaines, etc. On ne se croirait pas
dans le lieu du haut savoir, de ce fameux savoir qu'au fil des temps on a
morcelé, tranché en petites parties, que l'on analyse sans trop de regard de
synthèse, de l'ensemble duquel tout cela provient et appartient. Des
disciplines ont été créées surtout pour répondre aux besoins de professions
ayant un alignement sur le rendement financier. On en est arrivé à une vision
étroite, courte, mince, où l'on perd la synthèse. On crée de nouveaux
programmes dans le but d'augmenter la clientèle qui grossit les revenus,
devenus d'ailleurs insuffisants pour nourrir l'entreprise
universitaire!(Drapeau.Serres1998
QUELS
CONSTATS?
De cette situation mentionnée précédemment dans nos universités
découlent plusieurs constats concernant les étudiants et les professeurs, qui
en sont les deux agents principaux.
Tout d'abord, le professeur a perdu le vrai rôle
qu'il devrait jouer et il est devenu un répétiteur et un robot devant donner de
plus en plus de cours, à de plus en plus d'étudiants (rentabilité oblige…),
devant faire de plus en plus de recherche pour produire des publications
(promotion oblige…). Les professeurs, surtout au 1er cycle, (là où la
population étudiante est la plus élevée) ont de moins en moins de temps pour
rencontrer les étudiants : à cause du grand nombre de réunions organisées; de
la course aux subventions (c'est le nerf de la guerre universitaire : pas de
subventions, pas de salut!), beaucoup de professeurs d'universités sont des
coureurs de fond pour les subventions; de la course aux congrès et colloques
(certains professeurs sont de grands voyageurs); de la course aux publications
d'articles (certains sont de véritables fureteurs!), tout cela pour obtenir un
grade supérieur, pour avancer dans les échelons…
Tout cela dépeint sur les étudiants auxquels on
demande de faire plus vite, en moins de temps, pour un diplôme, car ça coûte
cher! Alors, beaucoup étudient de plus en plus vite, réfléchissent de moins en
moins, car, eux aussi, ont des problèmes de temps. À cause des exigences
économiques de la vie moderne, ils doivent travailler pour subvenir à leurs
besoins. Ils sont pris entre deux étaux et subissent cette situation. Alors, on
dira que c'est l'effet de la masse qui a produit cette situation et qu'il est
bien difficile de faire autrement.
En résumé, le grand constat, c'est que la quantité
domine la qualité, que les aspects financiers et administratifs dominent les
aspect pédagogiques et que, par l'effritement du savoir, l'analyse a noyé la
synthèse.
Et la grande question se pose : et l'Humain? et
pourquoi tout cela?
QUELLES
SOLUTIONS?
Il n'y a pas un grand choix de solutions pour les
universités, il n'y en a qu'une de laquelle découlent plusieurs actions, soit
celle d'effectuer, le plus vite possible, une
re-focalisation sur l'humain, un
recadrage sur l'humain, qui, depuis plusieurs années, au gré des
soi-disantes réformes a été de plus en plus oublié. Nous voulons parler des
étudiants, surtout, et des professeurs, les deux agents majeurs de
l'université.
Recadrer sur l'humain veut dire que toute action,
toute politique doit partir des besoins
de la formation, des besoins de la relation pédagogique étudiants-professeurs.
Cela veut dire de rétablir les grands fonctions de la communication reposant
sur l'interactivité, sur le dialogue,
sur l'échange. Au siècle de la communication, où l'on dispose de moyens
extraordinaires pour communiquer, il est paradoxal de souligner que les grandes
fonctions de la communication sont à ranimer!
Cela veut dire aussi de prévoir plus de temps pour réfléchir, pour penser, pour écrire…, ce
que supprime de plus en plus la course aux crédits, aux diplômes et trop
souvent à l'argent! (Jacquard 1992)
Cela veut dire aussi de revenir aux périodes et activités de synthèse écrites et orales,
afin de favoriser les liens, les relations avec les autres savoirs qui sont
séparés de la formation.(Depover.Giardina.Marton-1998)
Cela veut dire aussi de favoriser le retour aux liens entre les disciplines qui sont
actuellement bien morcelés et séparés. Car toutes les disciplines ont leur
importance, aucune n'est plus essentielle que les autres, car elles se
rejoignent toutes dans la relation de l'Homme avec la Nature! Il faut de plus
en plus axer les formations sur des bases pluri et multidisciplinaires! Car les
formations universitaires diverses sont trop spécialisées et donc trop
étroites, trop pointues, trop renfermées sur elles-mêmes. (Morin 1997)
Cela veut dire aussi de ramener dans les universités un rythme de vie plus adapté aux
besoins de la formation. Pour cela, il faut réorganiser la vie universitaire
toute entière par des programmes d'activités moins découpés dans le temps, par
des horaires souples et variés, par des périodes d'enseignement et
d'apprentissage plus adaptées aux approches pédagogiques choisies et par une
exploitation intelligente des NTIC.(CSE.1989.1995.1998.2001)
L'APPORT
DES NTIC
Pour entreprendre ce recadrage, le moment est propice,
favorable, puisque nous entrons dans une période de révolution provoquée par
les Nouvelles Technologies de la Communication et de l'Information (NTIC), qui
proposent beaucoup de changements. Mais ces changements ne doivent pas se faire
n'importe comment. Nous devons en profiter pour rétablir la situation dans
l'université, pour recadrer sur l'humain. Nous ne devons pas utiliser les
Nouvelles Technologies n'importe comment, ni parce qu'elles existent. Non, au
contraire, nous devons les utiliser intelligemment, par raison, c'est-à-dire que nous devons à chaque fois avoir une
raison pédagogique valable pour les utiliser! Nous devons envisager,
améliorer, régler un problème pédagogique rencontré! Nous
devons vouloir essayer d'améliorer ce que nous faisons,
mais toujours dans l'optique de mieux favoriser l'apprentissage de l'étudiant
et l'enseignement du professeur.
Nous croyons, comme bien d'autres, que les NTIC
peuvent améliorer l'apprentissage des humains, mais nous croyons aussi que les
NTIC ne sont pas la panacée, qu'elles ne règlent pas tout et qu'elles ne
peuvent surtout pas remplacer l'humain! (CSE.1994.2001)
Nous croyons, que grâce aux NTIC, le professeur
d'université peut retrouver son vrai
rôle, qu'il a perdu au fil des ans, soit
celui d'aide, de guide, de tuteur, d'accompagnateur et non celui de
transmetteur et de distributeur. Accompagner quelqu'un, c'est se tenir à ses
côtés, pas en avant, ni en arrière, mais près de lui pour le guider, l'aider,
le soutenir… Ceci est de plus en plus difficile à faire à cause du système et
de l'organisation qui ont été créés avec le temps et avec l'arrivée de la masse
à l'université.
Il est connu que durant les trois ou quatre premières
années au 1er cycle, les plus importantes, dans toutes les universités,
l'insatisfaction des étudiants est grande, justement à cause des grands
groupes, où l'étudiant est perdu et joue un rôle plutôt passif dans les
amphithéâtres bondés, où le professeur en avant s'époumone à expliquer ou à
lire… un savoir qui se trouve dans des livres, dans son livre, dans ses notes
de cours. C'est là que les fonctions de la communication sont bafouées voire
ignorées… Et que devient le respect du rythme d'apprentissage individuel, le
respect aussi des différences individuelles bien connues!
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À ce problème important que connaissent les
universités au 1er cycle, le recours aux NTIC s'avère une solution
très intéressante et valable car, parce que les NTIC possèdent des qualités et
des possibilités reconnues et efficaces, il devient possible d'entrevoir une
réorganisation des activités pédagogiques en utilisant les NTIC, afin de
pouvoir redonner des heures de contacts, de rencontres des étudiants en petits
groupes (8 ?) avec le professeur, pour échanger, dialoguer, de façon
interactive (étudiants
étudiants, et étudiants
professeur) sur le contenu étudié (par la lecture de livres et
d'articles, par le visionnement de films et de vidéos sur CD et DVD , par la
consultation de sites sur le NET, par des activités sur CD, par des activités
en laboratoire, etc.
Ainsi, de zéro heure possible de rencontre par le
dialogue et l'échange, il est possible de redonner à l'étudiant jusqu'à 6
heures par trimestre et par cours d'heures contacts avec le professeur!
(Marton, 1997). Alors, cela change tout et, surtout, l'ambiance de travail qui
devient alors beaucoup plus conviviale, donc intéressante et aussi plus
motivante tant pour les étudiants que pour les professeurs!
Sans aucun doute, les possibilités offertes par les
NTIC permettent de plus en plus au professeur d'université de retrouver son
vrai rôle de pédagogue, en réorganisant les différentes activités
d'apprentissage et de formation selon un nouveau modèle, un nouveau paradigme,
où de nouvelles relations entre les divers éléments deviennent possibles.
À notre avis, c'est dans cette optique que doivent
s'orienter les universités. Cela est possible, ne prend pas plus de temps, ne
coûte pas plus cher, au contraire, mais cela demande une très bonne préparation
du professeur qui doit, avec l'aide d'une équipe d'experts (technologues de
l'éducation), réorganiser son cours, donc le ré-ingénéiser, afin qu'il puisse
jouer correctement ses nouveaux rôles. Il y a, bien sûr, un investissement en
temps et en argent à prévoir, car tout doit être très bien réorganisé.
Voici un premier chemin nous menant à plus de
communication dans nos universités, à plus de souci et de respect des valeurs
humaines, à une pédagogie plus adaptée. Il est possible de faire l'hypothèse
que si la grande quantité d'étudiants du 1er cycle sont satisfaits
de leurs premières années universitaires, qu'alors le climat et l'ambiance
seront plus humains, donc plus agréables, plus satisfaisants et que cela
favorisera la poursuite aux études de 2e cycle d'un plus grand
nombre d'étudiants (5 à 10 % de plus qu'actuellement) et, donc, par la suite,
de plus de diplômés au doctorat! Ainsi, les aspects financiers deviennent la
conséquence des actions entreprises et non la raison de faire. Cela, à notre
avis, change toute la philosophie d'action.
En guise de conclusion, à ces réflexions, nous
voulons redire combien la période que nous vivons est fantastique, unique et
importante aussi dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes bien en pleine
mutation, nous sommes bien en pleine révolution à cause des NTIC. Le courant
est irréversible, « cette révolution est
fondamentale, comparable à l'avènement de l'écriture, puis à celle de
l'imprimerie. » (Serres, 2002) « Nous vivons une période décisive qui
demande que nous n'ayons plus les mêmes
idées sur la pédagogie, sur les disciplines. Il faut tout repenser! »
(Serres, 2001) « Nous vivons une période
décisive avec des changements profonds et nous devons chercher ce que nous
sommes en train de perdre et ce que nous allons gagner! » (Serres, 2001)
Du livre à l'Internet, quel bond incroyable, mais un
nouveau support ne supprime pas les autres! Le livre est toujours là,
disponible, accessible et fait pour lire. L'Internet est arrivé, c'est le grand
réseau avec l'océan d'informations accessibles en tout temps! Il n'y a pas
d'opposition, mais une plus grande complémentarité. Les supports informatiques
changent, de la disquette au CD, au DVD-Rom. Nous entrons dans l'ère du
multimédia. L'Homme manipule tous les signes linguistiques, audio et visuels, et
toute la mémoire du monde lui est disponible instantanément, de partout!
Souhaitons
que l'Humain sache bien apprivoiser les Nouvelles Technologies pour mieux s'en
servir et se former à être un meilleur humain!
RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES ET SITOGRAPHIQUES
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2002
Les universités à
l'heure du partenariat
2001
La gouverne de
l'éducation : logique marchande ou processus politique?
2000
Éducation et nouvelles
technologies : pour une intégration réussie dans l'enseignement et
l'apprentissage
1998
Recherche - Création et
formation à l'université : une articulation à promouvoir à tous les cycles
1995
Réactualiser la mission
universitaire
1994
Les nouvelles
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pressants
1992
L'enseignement
supérieur : pour une entrée réussie dans le XXIe siècle
1989 La
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