Titre :
Évolution
des universités dans un nouvel environnement
technologique.
Auteur : Céline Saint‑Pierre,
Présidente
Contributeur(s) :
Conseil supérieur de l'éducation
Organisme :
Sujet : Du livre à internet, quelle(s)
université(s) ?
Date : 19, 20, 21 juin 2002
Manifestation : Colloque Franco-Québécois, Paris
Label :
_________
1. DE NOUVEAUX
DÉFIS POUR L'UNIVERSITÉ DANS UN CONTEXTE DE MONDIALISATION ET DE CHANGEMENT
TECHNOLOGIQUE
La
société industrielle, maintenant dite société post‑industrielle, vit
depuis une vingtaine d'années, une période que nous pourrions qualifier de
grande turbulence. Deux des traits marquants en sont l'explosion des
connaissances, de même que des moyens de production, de stockage et de
diffusion des connaissances d'une part, et d'autre part, la transformation de
l'environnement dans lequel elle se déploie et qui prend figure de
mondialisation des échanges économiques et culturels caractérisée par la
circulation des biens matériels et immatériels et des personnes à l'échelle de
la planète. Ce double mouvement fonde, à notre avis, la nécessité pour
l'université de se redéfinir comme système d'action et de revoir ce qui crée
son identité de même que le sens de son action et de ses activités
institutionnelles, soit les activités de gestion, d'enseignement et de
recherche, et de services aux collectivités.
Les
acteurs qui animent cette institution, soit les gestionnaires académiques, les
professeurs, les chercheurs et les étudiants, sont interpellés dans leurs
raisons d'être et leur façons de faire. Dans ce contexte, une question se pose
: l'université est-elle encore ce lieu de production et de diffusion de haut
savoir ayant le monopole de la formation spécialisée et de pointe et constitue-telle
encore cet espace institutionnel dédié à cette mission première rassemblant
dans un même lieu et dans une même unité de temps, ceux qui produisent et
transmettent la connaissance et ceux qui sont en processus d'apprentissage et
de formation ?
S'il
y a à peine 5 ou 6 ans, l'implantation des technologies de l'information et de
la communication dans le système d'éducation suscitait des débats plutôt vifs
où d'aucuns annonçaient la mort de l'université et la disparition de
l'enseignant, il faut reconnaître qu'à l'heure actuelle, les perceptions et les
attitudes ont beaucoup évolué. En effet, la peur de disparaître a fait place à
la nécessité de faire face à ce nouvel environnement, tout en développant une
vision critique. L'élaboration d'une nouvelle problématique sur le rôle de
l'université figure maintenant à l'agenda. Cette problématique fait ressortir
la nécessité non seulement de réaffirmer sa mission première de formation et de
recherche, mais de la réactualiser1 en y intégrant deux nouveaux
paradigmes, celui de l'apprentissage et celui de l'éducation tout au long de la
vie et en favorisant, dans l'enseignement et dans l'apprentissage, le recours à
ces nouveaux outils que sont les TIC. Tous reconnaissent maintenant que cette
explosion des connaissances et la place centrale occupée par le savoir et la
technologie dans l'économie de nos sociétés , situent plus que jamais
l'université au coeur du développement économique, social et culturel. Il est
donc plus que jamais impératif de solidifier sa mission dans
____________________
1. Conseil supérieur de l'éducation, Réactualiser la mission universitaire, avis au ministre de l'Éducation, 1995, 78 pages; et L'enseignement supérieur‑ pour une entrée
réussie dans le XXIe siècle, avis à la
ministre de l'Enseignement supérieur et de la Science, 1992, 200 pages.
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cette
nouvelle perspective, une perspective qui ne peut faire l'économie de la
qualité et de la pertinence de l'enseignement supérieur dans ce nouveau
contexte.
Pour
Michel Serres, la société de l'information donne à l'éducation une place
centrale et nouvelle et il va jusqu'à la qualifier de société éducative2.
Le savoir change de nature et les supports informatiques dont Internet
multiplient les portes d'entrée à la connaissance. Les mécanismes de
transmission des connaissances se modifient et se posent les questions du «
quoi enseigner et du comment enseigner ».
À
n'en pas douter, le passage de la société industrielle à la société
informationnelle ne se fait pas sans heurts et crée une zone de turbulence qui
se répercute à travers tous les secteurs d'activités des sociétés
contemporaines, y compris en éducation. Désormais, l'accès à une information
abondante ‑ de toute nature et de qualité variable‑ qu'offre le
branchement en réseau oblige le système d'éducation à jouer un rôle prédominant
dans la formation nécessaire à un usage
éclairé de ces informations et à leur transformation éventuelle en savoir
maîtrisé.
Au
cours des huit dernières années, la transformation de l'ordinateur personnel en
un instrument collectif d'information et de communication qui, par
l'interconnexion en réseaux, fait fi du temps et de l'espace, est venue
bouleverser les rapports que nous entretenons dorénavant avec l'information et
enrichir l'éventail des possibilités que ses multiples applications offrent en
matière d'information, de communication et de collaboration, ce que certains
n'hésitent pas à qualifier de « révolution informationnelle3 ».
Avec
autant d'informations à portée de clavier, c'est un renouvellement de leur rôle
que les acteurs de l'éducation voient poindre, et qui les invite à développer
chez leurs élèves ou étudiants les compétences dorénavant indispensables au
traitement et à la gestion de l'information, à sa transformation en un savoir
qui doit sans cesse être renouvelé; cette orientation se fonde sur l'importance
d'acquérir de solides connaissances de base sur lesquelles bâtir la capacité
d'apprendre. C'est aussi de nouveaux défis que doivent affronter les
établissements scolaires, particulièrement à l'enseignement supérieur et à la
formation continue, avec l'émergence d'un marché de la formation en ligne qui
rend possible, en les faisant miroiter parfois, un enseignement individualisé
et personnalisé pour chacun ainsi qu'un apprentissage en tout temps et en tout
lieu, tout en étant maître de son apprentissage.
En
ce domaine toutefois, les meilleurs contenus et activités de formation risquent
aussi d'y côtoyer les pires ‑au mieux des contenus et activités médiocres
ou très moyens ‑ bien camouflés sous des dehors séduisants. Comment le
Québec et le système éducatif tireront-ils leur épingle du jeu, sur les plans culturels,
linguistique et organisationnel, dans cet environnement compétitif et
commercial où les TIC et l'éthique ne font pas toujours bon ménage ?
De
cette évolution ou de cette révolution à la fois technologique et sociale, un
système éducatif arrimé à son époque et que l'on souhaite ouvert sur le monde
ne peut s'exclure. Dans le même temps, au Québec, la réforme de l'éducation qui
est en cours, place l'élève, l'étudiant et l'étudiante, au coeur de toute
activité éducative tournée vers l'apprentissage. Cette orientation
____________
2. Conférence
de Michel Serres à la Fédération des cégeps du Québec, le 16 octobre 1999.
3. Joël de
Rosnay, « Ce que va changer la révolution informationnelle », dans Le Monde diplomatique, août 1996, p. 19
(www.monde‑diplomatique.fr/1996/08/DE‑ROSNAY/5801.html).
Page 1
exige des outils et des
ressources appropriés à cette fin et elle met en relief l'importance de
développer des compétences transversales sur lesquelles s'appuyer pour
apprendre tout au long de sa vie et la capacité d'utiliser les technologies de
l'information et de la communication figure parmi ces compétences désormais
nécessaires.
Certains
posent en ces termes la question des technologies nouvelles en éducation: «
peuvent-elles offrir à chaque jeune et, de façon plus large, à chaque individu
apprenant, les clés d'une meilleure maîtrise de leur environnement, d'une
progression constante dans la société de la connaissance ? Peuvent-elles aider
les professeurs à pousser chaque individu, quels que soient son origine et son
parcours initial, à atteindre le meilleur de ses capacités, pour faire face aux
enjeux de l'avenir ?4 ». De telles préoccupations ont été à la base de la réflexion du Conseil
dans la préparation de son rapport et ont guidé ses propos en matière
d'intégration pédagogique de ces nouveaux outils à des fins d'enseignement et
d'apprentissage.
S'il
est un leurre qui guette le système éducatif dans son intégration des technologies,
c'est bien celui de la « la fuite en avant techniciste », ou « quand le progrès
se mesure uniquement en nombre d'ordinateurs et de connexions à Internet par
individu ou par salle de classe5 » négligeant les usages
pédagogiques qui en sont faits. C'est pour contrer cette approche que le
Conseil a proposé au système d'éducation d'adopter une perspective
d'intégration des TIC dans l'enseignement et l'apprentissage. Ainsi,
l'université, puisque c'est d'elle dont il est question ici, doit savoir
utiliser le potentiel que ces technologies représentent pour mieux remplir sa
mission de formation et de recherche et pour cela une réflexion de fond
s'impose sur la finalité de leur usage, soit les principes qui doivent guider
cet usage.
2. METTRE
À PROFIT LES TIC DANS UNE PERSPECTIVE D'INTÉGRATION RÉUSSIE DANS L'ENSEIGNEMENT
ET L'APPRENTISSAGE6
2.1 Un état des lieux à mettre à jour
Au
Québec, nous disposons de beaucoup de données quantitatives sur le nombre
d'ordinateurs dans les écoles, les collèges et les universités.
Pour
ce qui est de l'utilisation des TIC dans l'enseignement et l'apprentissage,
le Québec se compare fort bien par rapport aux autres provinces canadiennes [
ni mieux, ni moins bien ] et c'est au 1er cycle du secondaire que
les résultats sont les plus faibles.
______________
4. Investir dans la connaissance.
L'intégration de la technologie dans l'éducation européenne. La Table Ronde Européenne des Industriels, 1997. p.
3.
5. Chroniques de l'infobourg,
vol. 1, n° 4, décembre 1998, p. 32.
6. CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION, Éducation et nouvelles technologies. Pour une
intégration réussie dans l'enseignement et l'apprentissage, rapport annuel 1999‑2000 sur l'état et les
besoins de l'éducation, Sainte-Foy, 2000, chapitre 1.
Page 3
Au
sein de la francophonie, le Québec
occupe une place avantageuse qu'il pourrait mieux exploiter [voir l'une des
recommandations du Rapport du Conseil Éducation et nouvelles technologies sur laquelle nous reviendrons].
Il
n'y a pas encore de Plan stratégique ou un plan d'ensemble sur l'intégration
des TIC en éducation au ministère de l'Éducation (d'où notre recommandation
formulée à cet effet). Celui-ci est en préparation pour faire suite au Rapport
du Conseil et le Ministère a accordé un financement ciblé pour 1999‑2001.
Nous
avons peu de données :
·
sur le niveau
d'intégration des TIC en classe;
·
sur l'impact de leur
utilisation sur l'apprentissage et la réussite;
·
sur l'évaluation des
produits ou contenus;
·
et, à ce jour, il
existe peu de cours et de programmes de formation universitaires sur les
approches pédagogiques et l'évaluation des apprentissages pour chaque ordre
d'enseignement;
Il
est donc nécessaire de pousser plus loin la réflexion sur l'intégration des
TIC dans l'enseignement et l'apprentissage pour orienter un Plan
d'action ministériel et des programmes de formation des enseignants
et enseignantes.
C'est dans ce contexte,
que le Conseil a voulu proposer sa contribution à cette thématique afin de
prendre la juste mesure du phénomène et de faire le point sur le sujet en
matière éducative.
L'objectif
premier du Rapport du Conseil déposé au ministre de l'Éducation est de « s'assurer que l'implantation des TIC
dans les établissements scolaires, notamment Internet, serve la mission
première du système éducatif, la formation, et soit au service des
apprentissages qui doivent se réaliser à tous les ordres d'enseignement ».
2.2 Le coeur du message du Rapport : réussir l'intégration
pédagogique des technologies dans l'apprentissage et dans l'enseignement ‑
des conditions à réunir7
2.2.1 Apprendre
autrement, enseigner différemment
Le
Conseil s'est interrogé sur une tendance qui caractérise les systèmes éducatifs
des sociétés les plus avancées: un intérêt marqué pour un changement de
paradigme en éducation axé sur le passage d'un contexte fondé sur des
stratégies d'enseignement à un contexte qui donne une importance accrue aux
stratégies d'apprentissage. À cet égard, les technologies nouvelles constituent
un atout de tale. Elles peuvent contribuer à transformer certaines façons de
faire en éducation afin qu'il soit possible d'apprendre autrement et
d'enseignement différemment, dans un souci d'amélioration de la réussite
scolaire et éducative. Elles doivent cependant être considérées pour ce
qu'elles peuvent offrir en éducation: un moyen d'enseignement et
d'apprentissage dont le potentiel repose sur la capacité des
____________
7. CONSEIL SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION, Éducation et nouvelles technologies, op. cit., chapitre 2 et
chapitre 4.
Page 4
acteurs
éducatifs à s'en servir et à les exploiter à bon escient pour mieux atteindre
les objectifs de formation propres à chaque ordre d'enseignement.
Le
Conseil a fait quelques mises au point importantes en matière d'intégration des
technologies nouvelles en éducation. Par exemple :
‑ Il rappelle la nécessité de ne pas
confondre l'information et le savoir, soulignant ainsi l'importance d'une
formation de base solide qui permette une utilisation judicieuse et éclairée de
l'information disponible.
‑ Il attire également l'attention du milieu
éducatif sur une quasi absence de résultats de recherche démontrant
l'efficacité des technologies nouvelles dans l'amélioration des résultats
scolaires; en même temps, cependant, il note que de nombreux auteurs et
éducateurs ont observé une amélioration des comportements, des attitudes et des
habiletés chez les élèves et étudiants placés dans un contexte d'enseignement
et d'apprentissage faisant appel aux technologies nouvelles : plus grande
motivation et autonomie, davantage de collaboration, des efforts plus soutenus,
des encadrements plus personnalisés, etc.
‑ Sur un autre plan, considérant qu'il y a
une industrie qui a beaucoup à gagner d'une informatisation croissante du
secteur de l'éducation, le Conseil invite les décideurs politiques et
institutionnels à ne jamais perdre de vue que leurs décisions et leurs choix en
matière technologique doivent avoir pour objectif fondamental la réalisation de
la mission éducative.
Les
valeurs qui ont toujours été privilégiées en éducation sont plus que jamais
d'actualité et doivent jouer un rôle de premier plan dans un contexte
d'intégration des technologies : le respect de soi et des autres, l'honnêteté
intellectuelle, l'éthique, le discernement, l'esprit d'entraide et de
collaboration, etc. Qu'il s'agisse du télé-apprentissage ou de l'apprentissage
en ligne ou en réseau, ou de l'environnement technique nécessaire à
l'intégration des technologies dans la pratique enseignante, la préoccupation
première qui doit être la nôtre en éducation et de permettre à chacun et à
chacune de réaliser son plein potentiel, non seulement pendant la période de
cheminement scolaire, niais aussi tout au long de la vie.
Le
Conseil s'est penché brièvement sur l'utilisation des technologies nouvelles
auprès de certaines populations scolaires, notamment les élèves souffrant de
handicaps physiques ou intellectuels. Ces technologies lui apparaissent
répondre à un besoin d'équité et constituer une lueur d'espoir pour améliorer à
la fois la qualité de vie et les possibilités d'apprentissage, voire
d'insertion sociale et professionnelle de populations trop souvent
marginalisées. Il faudra aussi savoir mieux recourir à ces technologies pour
améliorer l'accès de cette population à l'enseignement supérieur, de même
qu'aux populations de régions éloignées à faible densité de population.
Page 5
2.2.2 Pour
réussir l'intégration pédagogique des technologies: bien mesurer
l'ampleur
du changement
Tout
au long de son rapport, le Conseil ne minimise jamais l'importance et l'ampleur
du changement qui accompagne l'utilisation des technologies nouvelles en
éducation. Il attire d'ailleurs l'attention sur le fait qu'une telle
intégration ne doit pas se limiter à l'utilisation de moyens nouveaux,
complexes et performants, pour faire la même chose que l'on faisait auparavant
avec des moyens différents. La richesse du potentiel qu'offrent ces nouveaux
outils doit soutenir de façon plus efficace et plus diversifiée (si ce n'est
personnalisée) les objectifs d'apprentissage propres à chaque ordre d'enseignement
ou secteur de formation.
Comme
dans tout changement d'importance, il existe deux conditions de réussite
inéluctables dans l'intégration pédagogique des technologies en éducation :
‑ 1 ) La formation du personnel
enseignant; le Conseil a proposé que cette formation fasse partie du
référentiel de compétences qu'il a proposé pour l'enseignement au collégial pré‑universitaire
et technique. Cette proposition de formation est aussi valable pour
l'enseignement universitaire. Il faut ici reconnaître que les universités
québécoises ont pris conscience de cette nécessité et elles s'engagent à
l'heure actuelle dans des projets de formation et de soutien à l'innovation
pédagogique et technologique.
‑ 2) La nécessité que le système éducatif
dans son ensemble, niais aussi chacun des acteurs concernés, disposent du temps
nécessaire à l'appropriation et à la maîtrise des facettes techniques et
pédagogiques qu'exige la mise en oeuvre éclairée des technologies dans
l'enseignement et l'apprentissage.
2.2.3 Des
enjeux sociaux et institutionnels à expliciter8
Les
technologies n'étant pas neutres, comme le soulignent penseurs et philosophes,
il y a des enjeux dont l'ensemble du milieu éducatif et les acteurs
décisionnels doivent prendre conscience afin que le recours à ces technologies
en éducation soit une option bénéfique pour tous, socialement, culturellement
et économiquement.
Ces
enjeux concernent principalement :
‑ l'affirmation
de la spécificité québécoise;
‑ la
recherche de l'équité9 et le respect de l'éthique [ propriété intellectuelle ]
dans l'utilisation des technologies nouvelles en éducation;
‑ le
souci de préserver ou de prémunir les jeunes populations étudiantes contre
certains contenus qu'un médium comme Internet peut mettre à leur disposition;
_______________
8. CONSEIL
SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION, Éducation et
nouvelles technologies, op. cit., chapitre 5.
9. Équité dans le partage des ressources
dédiées à l'éducation et dans la reconnaissance des acquis et son pendant
l'évaluation des apprentissages par des voies non formelles et en développement
via le recours à Internet; autoformation; cours en ligne...
Page 6
‑ le
développement d'une culture de réseau10;
‑ la
concertation des acteurs et le partage d'une vision commune des finalités de
l'intégration des technologies dans l'enseignement et l'apprentissage;
‑ la
mise en place de partenariats.
3. À L'UNIVERSITÉ
: S'ASSURER UN AVENIR PROMETTEUR DANS LA SOCIÉTÉ DE L'INFORMATION ET DU SAVOIR11
L'intégration
pédagogique des technologies nouvelles dans la formation universitaire pose le
même genre de défis à l'université que dans les autres ordres d'enseignement
(intérêt et savoir-faire du corps professoral, besoins de formation, temps à y
consacrer, etc.). Cependant, le Conseil a aussi voulu soulever un certain
nombre d'enjeux qui sont davantage propres à l'ordre universitaire, compte tenu
notamment, que « presque tous les établissements se sont dotés de politiques,
plans directeurs, programmes spéciaux ou encore d'entités administratives pour
traiter la question de l'intégration des TIC12 ».
Avec
la révolution « informationnelle » qu'entraînent l'émergence des technologies
nouvelles et leur pénétration dans le grand public, le Conseil observe que
c'est l'organisation et le fonctionnement même de l'université qui se pose
aujourd'hui avec acuité. Un constat que formule également Jean-Claude Guédon
quand il note que « l'université virtuelle affaiblira fort probablement les
empires internes des universités que sont les départements et les facultés (...)
Cela perturbera les structures disciplinaires et départementales et une
pression se fera sentir en faveur d'un décloisonnement13 ».
Par
ailleurs, la création d'« universités virtuelles «» et un accès toujours
croissant aux possibilités de télé-apprentissage qu'offrent de tels « espaces14
» de formation en ligne, dans un contexte où de plus en plus d'étudiants et
d'étudiantes universitaires partagent leur temps entre un travail rémunéré et
leurs études‑ sans compter les responsabilités familiales de bon nombre
___________________
10. Voir, à
titre d'exemple : le Forum social mondial qui met de l'avant l'idée que le
savoir partagé [que permettent Internet et le travail en réseau] peut être une
alternative à la privatisation du savoir, par la co‑production et la co‑éducation.
11. CONSEIL
SUPÉRIEUR DE L'ÉDUCATION, Éducation et
nouvelles technologies, op. cit. , p. 113‑115.
12. Enquête réalisée par Sciencetech
communications (travaux amorcés en mars 1999, résultats publiés en mai 2000)
pour le compte de la CREPUQ : « Les investissements des universités québécoises
en matériel multimédia de formation » et qui fournit un portrait bien documenté
de l'intégration des technologies nouvelles à l'ordre universitaire
(www.crepuq.qc.ca/tie/étude_marche_sciencetech.pdf).
13. Annouk
Gingras, « L'université virtuelle : un loup dans la bergerie », Interface, vol. 20, n° 6, novembre- décembre 1999.
14. Si
certaines universités virtuelles peuvent être associées à des lieux physiques
bien précis et géographiquement localisables
‑ parce qu'elles sont une excroissance d'une université traditionnelle ‑,
le concept même d'« université virtuelle
» met l'accent sur une institution sans mur et sans frontière, où règne seule
la réalité virtuelle des adresses
électroniques de l'administration et des tuteurs en ligne.
Page 7
d'entre eux ‑, laissent entrevoir une transformation de la
formation universitaire et de l'idée d'université chère à Newman et à Humboldt15
Prenant
comme analogie l'évolution de l'organisation du travail dans la société industrielle,
nous pourrions dire que l'université de Von Humboldt se rapprochait davantage
de l'atelier et de la fabrique, l'université de masse des années 60‑90,
de l'entreprise de type fordiste, et l'université du 21e siècle, de
l'entreprise post-fordiste caractérisée pas la fluidité de la production et la
flexibilité du travail.
La
Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec a fort bien
saisi l'ensemble de la problématique des technologies nouvelles au regard des
universités dans l'énoncé de principes et d'orientation rendu public en février
1999. Elle y adopte une stratégie qui repose sur le soutien aux efforts du
personnel enseignant, la recherche et le développement en pédagogie, une
approche collective pour la production de matériel multimédia de qualité, la
promotion du rôle stratégique des universités dans une économie fondée sur le
savoir. L'organisme se donne l'année 2010 comme échéance d'une transformation
attendue de l'université en une institution qui, sans renier sa mission, saura
tirer profit des ressources de la société informationnelle.
Un
phénomène nouveau prend maintenant de l'ampleur et il nous faudra en évaluer
les retombées avec plus d'acuité. En effet, l'offre de formation de niveau
universitaire devient un marché lucratif dans lequel les établissements
universitaires « réels » doivent non seulement compétitionner les uns avec les
autres, tant sur la scène locale que sur la scène internationale, mais
également avec de nouveaux organismes virtuels16 qui investissent le
domaine de la formation à distance (agences de formation en ligne17 , entreprises, maisons d'édition, associations
professionnelles) et qui multiplient les offres de formation auprès d'un public
en train d'apprendre à « magasiner » sa formation supérieure. Il y a là des
enjeux financiers importants pour les universités, qu'il s'agisse de formation
initiale, de formation spécialisée aux
_________________
15. Voir,
notamment, l'avis du Conseil supérieur de l'éducation sur la mission de
l'université, Réactualiser la mission
universitaire, 1995.
16. Aux États-Unis,
par exemple, le Harcourt University Project. À l'origine : la compagnie
Harcourt Inc., qui fournit du
matériel scolaire aux étudiants de l'enseignement supérieur (textbooks et matériel de cours). Le projet : créer une « institution »
d'enseignement supérieur virtuelle qui n'offrirait que des cours en ligne : « Harcourt was a publishing company. We
felt the work we were doing was in education. We wanted to expand that. The decision was to become not just a
publishing company, but a learning company. ». Voir le Cybertimes du New York Times on the Web (www.nytimes.com/library/tech/99/06/cyber/education/02
education.html). Le projet prévoit offrir, à l'automne 2000, 120 cours en ligne
pour l'acquisition d'un diplôme dans quatre
domaines
: technologies de l'information, formation générale, administration, business and health systems.
17. À titre d'exemple,
la Jones International University, la première université virtuelle à être
reconnue par un organisme d'accréditation américain, en fonction des mêmes
standards que ceux utilisés pour les accréditions des universités
traditionnelles (à quelques exceptions près). Voir, entre autres, le texte paru
à ce sujet dans The Chronicle of Higher
Education, 29 octobre 1999. « Virtual Universities Can Meet High
Standards ». L'article fait également état de la contestation de l’AAUP,
l'Association américaine des professeurs d'universités; les arguments avancés
par cette association tiennent difficilement la route, soutient l'agence
d'accréditation, et témoignent surtout de la crainte des professeurs devant
l'évolution de leur profession.
Page 8
cycles
supérieurs, ou de formation continue. L'université doit faire face à de
nouvelles réalités et intervenir sur plusieurs fronts à la fois18.
Comment
chaque université tirera-t-elle son épingle du jeu dans les changements qui
s'annoncent ?
Les
universités pourront-elles s'entraider en s'appuyant sur l'expertise que
certaines d'entre elles ont pu développer ou, au contraire, se feront-elles
toutes concurrence sur Internet pour attirer de nouvelles « clientèles »
ou fidéliser celles qu'elles ont déjà ?
Y
a-t-il un risque de transformation majeure de la mission des plus petites
universités et des universités en région (souvent les mêmes) au profit des plus
anciennes qui sont aussi les plus importantes, comme le pensent certains
interlocuteurs rencontrés par le Conseil ?
Comment
résoudront-elles, dans le cadre de modalités de financement qui s'y prêtent
mal, les problèmes d'accréditation et de diplomation soulevés par un éventuel
mixage de formation en ligne de toutes provenances et de formation dans un
établissement ?
Dans
de tels cas, comment préserver la notion de programme et la cohérence qui
devrait garantir la qualité de la formation ?
Ce
sont là des questions qui doivent être posées et débattues, car elles sont
importantes, économiquement et culturellement. Et que dire des nombreux défis
que posent des problématiques comme la propriété intellectuelle, les droits
d'auteur, le piratage informatique, le plagiat, etc. ?
À
l'instar de Michel Serres, je vous invite à revoir certaines des façons de
faire dans l'offre de programmes et dans leur structuration sous forme de cours
conventionnels dont seul le support s'est modifié. Il faut savoir mieux écouter
la nouvelle demande sociale et provenant des étudiants et étudiantes et revoir
en conséquence les formes et contenus des cours offerts. Il faut prendre en
compte les changements majeurs qui se profilent dans les modes de connaissance
et dans les façons de la transmettre. IL faut réfléchir sur l'offre
d'enseignement à partir d'une véritable écoute de la demande, une demande qui
n'a cependant rien à voir avec la mise à jour d'une liste d'épicerie composée
de cours à suivre pour satisfaire des désirs spontanés ou des besoins du marché
du travail. Cette nouvelle demande dont parle Serres, renvoie aux nouveaux
champs de connaissance et aux nouveaux modes pour y accéder. Agir en ce sens,
c'est selon lui, faire oeuvre
________________
18. Dans
un ouvrage percutant de Richard N. Katz and Associates, Dancing with the Devil, le président de l'Université du Michigan,
James J. Duderstadt pose crûment la question : « Can Colleges and Universities
Survive the Information Age? », soulignant que « Perhaps the most critical
challenges facing most institutions will be to develop the capacity for change;
to remove the constraints that prevent institutions froin responding to the
needs of rapidly changing societies; to remove unnecessary processes and
administrative structures; to question existing premises and arrangements; and
to challenge, excite, and embolden all members of the campus community to
embark on what I believe will be a great adventure » (p. 1). Dans le même ordre
d'idée, parlant des universités américaines (qui nous semblent généralement
avoir une longueur d'avance sur les universités québécoises en matière
d'intégration des ressources informatiques), Blustain, Goldstein et Lozier,
dans le même ouvrage, ajoutent : « Few institutions have developed a coherent
strategy for ensuring success in the new enviromnent » (p. 51).
Page 9
pédagogique.
C'est aussi, à mon sens, donner toute sa place à une véritable réforme de la
pensée au sens où en parle Edgar Morin19.
Le
Conseil est d'avis qu'il y a amplement matière à réflexion et à débats sociaux
sur l'« avenir de l'université québécoise » et de l'université en tant
qu'institution de formation de haut savoir et de recherche fondamentale et de
pointe. Il lui apparaît important que l'université québécoise se taille une
place à son image et à sa mesure dans l'univers de la formation en ligne20,
et qu'elle assume un certain leadership à cet égard dans la francophonie. Mais
il est aussi d'avis qu'elle peut difficilement y arriver seule et qu'elle aura
besoin d'être soutenue par tous ceux et celles qui profitent des retombées
d'une formation supérieure de haut niveau, l'État au premier chef, mais aussi
les partenaires du monde du travail. Une concertation et surtout l'adhésion de
tous les acteurs concernés apparaissent fondamentales pour reconfirmer le rôle
et la mission de l'université et lui conserver une place de choix dans un
contexte d'internationalisation et de commercialisation de la formation
universitaire.
CONCLUSION
À
tous les ordres d'enseignement et surtout à l'enseignement supérieur, les
technologies de l'information et de la communication ont fait un bond
saisissant dans la place qu'elles occupent dans toutes les activités de
formation, de recherche et de gestion. Dans cette présentation, nous avons
voulu faire état de certains éléments de contexte qui convoquent l'université à
relever de nouveaux défis et de principes qui doivent guider les institutions
et les acteurs de l'éducation dans le recours aux technologies de l'information
et de la communication.
En
terminant j'aimerais profiter de ce colloque franco-québécois pour soulever
certains enjeux qui interpellent les gouvernements dans la formulation de
politiques adéquates pour assurer une intégration réussie des technologies en
éducation. Le Conseil a formulé plusieurs recommandations au ministre de
l'Éducation et aux différentes instances du système d'éducation. J'aimerais
porter deux d'entre elles à votre attention.
1re recommandation
Dans un premier temps, le Conseil
estime que le Québec doit de toute urgence, et à l'instar de ce qui se fait à
cet égard dans d'autres sociétés comparables à l'échelle internationale, se
doter d'une politique ministérielle sur l'intégration des technologies
nouvelles en éducation afin que l'ensemble du milieu éducatif puisse bénéficier
et s'inspirer d'orientations claires en la matière.
______________
19. Edgar
Morin, dans le Monde de l'éducation, octobre 1997, p.28.
20. Le 29
septembre 2000 a eu lieu le lancement de la Canadian Virtual University-Université
virtuelle canadienne (CVU‑UVC). Cette université virtuelle résulte d'un
partenariat entre sept universités canadiennes – Athabasca University, BC Open
University, Brandon University, Royal Roads University, Université Laurentienne,
The University of Manitoba et University of Victoria ‑ qui « offriront
aux étudiants quelque 1500 cours universitaires, dont 160 sur l'inforoute, et
la possibilité de les combiner pour obtenir plus de 100 distinctions
universitaires, sans jamais mettre les pieds dans une salle de classe. » Le
secteur universitaire québécois devrait-il être représenté parmi les
partenaires de l'UVC ? (www.cvu‑uvc.ca/launchFR.htrnl).
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Le
Conseil recommande donc au ministre de l'Éducation :
• d'élaborer
et de rendre publie ‑ après consultation de l'ensemble des acteurs
concernés par l'intégration des technologies en éducation, notamment celles de
l'information et de la communication ‑ un énoncé de politique sur les
technologies nouvelles en éducation, de façon à préciser clairement quelles
sont les orientations et les attentes du Québec en la matière;
• et de se
doter d'une instance pan-systémique qui le conseillera à cet égard et sera
associée à l'implantation des technologies nouvelles en éducation, en assumant
les responsabilités suivantes :
‑ le conseiller sur les mesures à prendre pour réaliser, soutenir
et réussir l'intégration des technologies nouvelles à l'échelle du système
éducatif, en portant une attention particulière aux aspects pédagogiques et
économiques de cette intégration;
‑ assurer la conception, la mise en opération et le suivi d'un plan
d'action stratégique en lien avec la politique d'intégration des technologies
nouvelles en éducation et veiller à ce que ce plan soit inclus dans la
planification stratégique du Ministère;
‑ assurer
la concertation et la coordination des activités de veille éducative, à travers
tout le système éducatif, au regard de l'évolution des technologies nouvelles
et des usages qui en sont faits en éducation à des fins d'enseignement,
d'apprentissage et de gestion de la pratique éducative;
‑ oeuvrer
en concertation avec les différents intervenants gouvernementaux dans toute
activité en lien avec l'intégration des technologies nouvelles en éducation;
‑ suivre
l'évolution de la recherche et de ses résultats sur l'intégration pédagogique
des technologies nouvelles, de façon à en assurer la prise en compte et le
transfert dans le milieu éducatif au moment opportun ‑ notamment grâce à
une diffusion appropriée de l'information aux acteurs concernés ‑, à
identifier des pistes de recherche à explorer et les sources de financement
susceptibles d'en permettre la réalisation.
2e recommandation
Dans un deuxième temps, le Conseil croit qu'il est urgent que le Québec
s'attaque avec célérité au développement de contenus multimédias de qualité, en
lien avec les objectifs des curriculums et des programmes d'études du système
éducatif québécois. En cette matière, le ministère de l'Éducation ne peut agir
seul, compte tenu des ressources humaines et financières nécessaires à une
telle entreprise.
Le
Conseil recommande l'élaboration d'un plan gouvernemental sur le développement
de contenus multimédias en lien avec les curriculums et programmes d'études
québécois. Une instance interministérielle, déjà en place ou qui serait créée à
cet effet, où le ministre de l'Éducation assumerait un rôle de chef de file en
matière éducative, pourrait se voir confier les mandats suivants :
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• assurer la concertation d'équipes
multidisciplinaires (spécialistes du multimédia, de la pédagogie et du contenu
disciplinaire), la consolidation et le développement de partenariats entre les
établissements et avec le secteur privé, pour permettre la création et la
diffusion de contenus multimédias (sur Internet ou sur cédérom) en lien avec la
spécificité des curriculums, du primaire‑secondaire ‑ jeunes et
adultes ‑ et des programmes de l'enseignement supérieur au Québec;
• avec les
ministères concernés, faciliter la mise en marché internationale des produits
éducatifs multimédias réalisés au Québec et les rendre disponibles à des prix
avantageux à l'intérieur du territoire;
• assurer la
concertation entre les différents ministères et les différents paliers de
gouvernement pour obtenir la mise en place de programmes axés sur le
développement de tels produits multimédias ainsi que le financement des acteurs
‑ notamment par le dégagement des praticiens qui travailleront à la
conception de contenus ‑ et des travaux engagés à cet effet.
La
mise en oeuvre de cette seconde recommandation serait susceptible d'intéresser
le CCIFQ, qui, compte tenu de sa mission, pourrait encourager et soutenir le
développement d'initiatives conjointes entre des universitaires québécois et
français pour le développement d'innovations pédagogiques à l'aide des
technologies de l'information et de la communication; pour la production de
contenus multimédias en français pour la formation en ligne et pour leur
diffusion au sein des pays de la francophonie.
Je
crois que ce rôle de diffusion est d'autant plus important, et je parle ici du
Québec en particulier, que de nombreux projets de grande qualité sont en cours
de préparation ou sont maintenant disponibles21. Ils demeurent
cependant trop peu diffusés, parce que ni les institutions universitaires, ni
les créateurs, ni le ministère de l'industrie et du commerce du Québec, ne
disposent de l'infrastructure nécessaire et permanente pour assurer leur
diffusion à l'étranger. C'est pourquoi je me permets de faire la suggestion
suivante au CCIFQ en tant que lieu de croisement de cultures francophones afin
de renforcer le réseau de diffusion des produits multimédias entre le Québec et
la France.
Nous
nous devons d'intégrer à la réflexion sur les enjeux pédagogiques et
scientifiques, des enjeux sociaux tel l'inégalité d'accès aux technologies de
pointe entre les établissements universitaires et dans les familles, et la
disparité des compétences des étudiants en matière d'utilisation de ces
technologies souvent liées à leur milieu d'origine et à leur formation
antérieure. Ces disparités se retrouvent aussi entre les pays du Nord et du Sud
et la solidarité inter-universitaire trouve ici un nouvel ancrage en même temps
que se créent de nouveaux espaces de compétition et de concurrence à l'échelle
internationale dans l'offre de programme et la mise sur pied de réseaux de
chercheurs.
Je
vous remercie de votre attention.
_____________
21. Voir à ce sujet, l'excellent livre de Thierry
Karsenti et François Larose, Les tic ... au coeur des pédagogies universitaires, diversités
des enjeux pédagogiques et administratifs, Presses de l'Université du
Québec, 200 1; et CREPUQ, Actes du Colloque Recherche en pédagogie universitaire, tenu le 27
avril 200 1, à l'Université Laval.